Arfuyen

  • Un livre en quatre saisons : qui commence à l'automne et finit à l'été. « Dis-moi quelque chose » :
    Un titre tout simple, presque celui d'une chanson. Et d'emblée une interrogation. Cette demande, à qui s'adresse-t-elle ? Au lecteur, ou à quel autre interlocuteur ? Et quel est ce « quelque chose» qui serait à dire ? Ou peut-être n'y a-t-il rien à dire, seulement à rompre le silence pour témoigner qu'on est là ?
    « Dis-moi quelque chose / Qui comblerait le manque // Ferait de nos yeux vides / Une forêt de coeurs orageux / Une pluie étoilée // Un poème entrouvert » C'est ainsi que commence le livre. Et c'est donc cela : ce qui est à dire n'est là que pour « combler le manque ». Est-ce au lecteur de le dire ?
    Est-ce à lui de faire surgir dans les « yeux vides » du poète « un poème entrouvert » ?
    Ces poèmes, précise l'auteur, dans une note finale, « ne sont rien d'autre qu'une prière adressée à l'inconnu, au lecteur éventuel et probablement à moi-même. » D'un poème à l'autre, l'interlocuteur est toujours incertain, comme toujours la réponse qui s'esquisse.
    « Dis-moi quelque chose / Même si cela ne sert peut-être à rien // Parce qu'il y a ici trop de ciel / À regarder trop d'oiseaux / À entendre // Trop de tout en fin de compte » Pire que le manque, il y a l'excès, que rien ne peut combler. Pire que le silence, l'aveuglement. Mais l'espoir reste toujours que ce « quelque chose », le « poème entrouvert », « peutêtre » ne serve pas « à rien ».

  • Ici

    Pierre Dhainaut

    Ici, ce titre si simple, si nu, qui résume à lui seul toute l'entreprise poétique de Pierre Dhainaut, c'est l'un des poèmes liminaires de ce nouveau livre, « Urgences » qui nous en donne le juste sens : « Tu n'en sortiras pas, n'essaie pas de fuir, / ta place est ici.
    [...] Regarde, / affranchis le regard, ces portes / sont innombrables, d'ascenseurs et de salles, / [...] T'aurait-on expliqué où l'on te mène, / c'est le moment de te dire : / ta place est ici. ».
    En ces trois lettres est inscrite toute une éthique de courage et d'humilité : être ici, quoi qu'il arrive, ne pas fuir la réalité, même la plus dure, dans l'illusion des mots et des concepts. Faire face à la réalité au plus près, au plus frémissant, au plus énigmatique, sans essayer de l'éluder ni de se rassurer. « Ta place est ici », le poète ne nous dit rien d'autre. Mais c'est la discipline la plus exigeante, la plus féconde, pour nous qui ne cessons de fuir le réel dans un monde virtuel ou chimérique.
    « Le moindre témoignage écrit arraché au désespoir nie le désespoir. Ne fût-ce qu'un instant : cet instant est souverain. » La conscience aiguë du réel que donne l'écriture porte en elle-même une forme de salut. En cela l'éthique poétique de Pierre Dhainaut rejoint profondément l'expérience de Rilke.
    Hiersein ist it herrlch, écrit le poète de Duino dans sa septième Élégie. « Être ici est magnifique ». Quel que soit cet ici. Même celui de la peine et de l'angoisse.

  • Femmes

    Nizar Kabbani

    Nizar Kabbani est l'un des plus grands poètes arabes modernes et certainement le plus aimé.
    Son rare esprit d'indépendance, son amour de la vie, son rejet des idéologies répressives l'expliquent largement. Comme aussi sa langue, simple, vive et directe.
    Si le thème central de son oeuvre est la femme, il ne faut pas s'y tromper : à travers la femme, c'est de la liberté et de la vie qu'il parle, en son nom c'est l'archaïsme et le machisme de la société arabe qu'il dénonce.
    D'où sa grande popularité, notamment à travers les interprétations de Fayrouz et Oum Kalsoum, mais aussi les vives réactions politiques que son oeuvre a suscitées. Nizar Kabbani a payé cher sa liberté : il a démissionné de son poste diplomatiqye en 1966 et s'est définitivement exilé durant les 18 dernières années e sa vie.
    Les Éditions Arfuyen sont les seules à l'avoir publié de son vivant : en 1988 a paru un choix de ses poèmes en édition bilingue, Femmes, dans une traduction de Mohammed Oudaimah et avec une postface de Vénus Khoury-Ghata.
    Pour ce livre il a lui-même réalisé la calligraphie de l'ensemble des poèmes.
    Plus de trente après ce livre, devenu culte, reste le seul disponible en langue française. C'est cet ouvrage, paru dix ans avant sa mort, qui est ici réédité.

  • « Devant cette centaine de cartes à jouer, cartes déjà jouées et remises en jeu sur la table de l'écriture, figures de la vie passante plus que passée, le vertige me prend. » Aucune écriture plus intime que celleci, et cependant si finement passée au tamis de la mémoire et de l'écriture que les souvenirs en sont métamorphosés. L'art est aussi présent que la vie, la fiction aussi vraie que la confidence. Les proses se répondent, s'annulent, créant comme un vertige.
    Cartes à jouer, mais de quel jeu s'agit-il où le lecteur se perd, où l'auteur sans cesse s'absente. Restent les images, les reflets, le temps : « Vivre au présent les merveilles du passé donné et les transmettre à l'avenir qui n'appartient à personne, c'est cela écrire. ».
    Constitué de courtes proses, Passage des embellies est construit en 7 parties : « Cartes à jouer » ; « Enfances » ; « La beauté du parcours » ;
    « Mer et désert » ; « Élans, interruptions » ; « Cinq poètes » et « Chant bibliques ». Ils déterminent un vaste espace de contemplation qui va de la peinture (Hugo van der Goes, Piero della Francesca, Vermeer, Morandi...) à la littérature (Simone Weil, Paul de Roux, Jules Supervielle...) en passant par le cinéma.
    La suite intitulée Thanks comprend 23 poèmes.
    Citons les vers reproduits en 4e de couverture : « Qui fut aimé par la lumière / garde en lui / au plus profond de son ombre / s'il consent à ces ténèbres / garde en lui / préservée par l'ombre même / l'amande de la lumière une »

  • Le 10 novembre 1970, René Char écrit à Marwan Hoss : « Il m'est agréable de vous écrire combien vos poèmes me trouvent, me découvrent peut-être aussi à moi-même, à l'âge des sombres chagrins. » Et un mois plus tard : « Sur la ligne de l'horizon où vous m'êtes apparu, je ne vous confonds avec aucun autre. » Placée dès l'origine sous le double parrainage de Char et de Schéhadé, l'oeuvre poétique de Marwan Hoss est d'une tonalité unique : étrange et grave, ascétique et sensuelle, brûlante et raffinée.
    Jours réunit l'ensemble de ses textes depuis 1969 jusqu'à aujourd'hui : 50 années d'écriture revisitées pour arriver à l'épure d'une vie. « J'étais l'enfant des premières pluies / qu'un baiser emprisonne / Ma mère avait le charme / mon père la fatigue / J'étais l'adolescent qui savait / Des pays je compris la distance / Du silence je pris la parole » Ainsi commence ce livre d'une vie, comme si dans cette vision déjà un destin était tracé.
    Destin énigmatique, lumineux et cruel, qui semble comme chez Nerval revêtir les d'une femme que le poète sans cesse interroge : « Où vas-tu ainsi / sans détourner ton regard / Je vais vers l'infiniment loin / - me répondit-elle avec tendresse » Sans cesse le rêve s'y mélange à la veille, la mort avec la vie. « Mes yeux étaient ouverts, mais je ne voyais rien, parfois les larmes dispersaient mon regard. » Et les poèmes, brefs, sont autant de révélations, menaçantes ou apaisées.

  • C'est Marie-Claire Bancquart elle-même qui a voulu ce livre ultime qui regroupe deux textes inédits : MO(R)T, écrit en 2010 sous une forme très singulière dans son oeuvre, et De l'improbable, le dernier texte qu'elle a pu elle-même relire. Elle a demandé à son élève et amie Aude Préta-de Beaufort d'y ajouter une courte postface.

    Citons-en ici le premier poème, d'une discrétion tout ironique : « Attendant les paroles de la maladie // que signifie cette main / agrippée // on ne sait trop si c'est à la mort / ou à la vie? » Et cet autre, le tout dernier, déchirant de douceur : « Laissez moi seule / avec l'oiseau / qui m'apporte / ce que vous savez ».

    L'une des voix féminines majeures de la poésie francophone contemporaine, Marie-Claire Bancquart est décédée à Paris le 19 février 2019 et ses cendres ont été dispersées au Père Lachaise. Comme son écriture était dépourvue de toute ostentation, elle a voulu que son départ soit également sans artifice.

    Le mois précédent son oeuvre était entrée dans la collection Poésie-Gallimard avec une anthologie intitulée Terre énergumène. En juin 2016 avait paru aux Éditions Arfuyen son dernier recueil au titre testamentaire : Tracé du vivant.

    Chez Marie-Claire Bancquart, l'expérience de la souffrance est fondatrice. C'est celle d'un corps qui depuis l'enfance l'a tenue recluse et empêchée. De cinq à neuf ans, elle a vécu enfermée dans un hôpital, le corps plâtré de la poitrine au pied gauche et au genou droit. Aucune plainte cependant chez Marie-Claire Bancquart, aucune condamnation de la vie, mais au contraire une tension permanente pour échapper au désespoir et reconnaître dans les choses les plus simples une fraternité de destin.

    Une écriture dédaigneuse de toute facilité lyrique, de toute pose philosophique, mais soucieuse avant tout de la plus grande justesse dans une présence au monde ressentie comme terriblement précaire et démunie.

  • Après L'ailleurs des mots (2007), La Lune noircie (2009), Je renaîtrai (2011), Soleils chauves (2012), Galaxies intérieures (2013), Un monde de pierres (2015), Pressée de vivre suivi de Après est le septième livre d'Anise Koltz publié par Arfuyen.
    Quel titre que celui-ci pour le recueil d'une femme qui aura l'an prochain ses 90 ans : Pressée de vivre !
    Mais non sans ironie, Anise Koltz ajoute ce sous-titre :
    « suivi de Après »...
    Lors de la journée d'études consacrée à Anise Koltz par l'université de Strasbourg, Michèle Finck, admirable lectrice, a intitulé sa communication :
    « Anise Koltz l'insoumise ». L'écrivaine luxem- bourgeoise n'est pas du genre, en effet, à se soumettre à aucune condition : celle de femme, celle de germanophone ni même celle de « personne âgée », comme l'on dit poliment. Plutôt elle dirait, comme la chanteuse Brigitte Fontaine, si elle n'était si grande dame : « Je suis vieille, et je vous emm... ! » « Dans mon habit de vie, écrit Anise Koltz / je brûle / sans me consumer. » Malgré l'âge et les épreuves, la rage d'Anise Koltz reste intacte. « De quel droit / la mort me revendique-t-elle ? // Déjà j'avance avec l'ombre / de quelqu'un d'autre. » Face à l'inévitable, Anise Koltz n'abdique rien de sa liberté souveraine.
    Vivre, et encore vivre, nous dit-elle. « L'après » suivra !
    « Dans la poésie, écrit-elle / j'écoute le silence // Dans le silence / j'écoute la mort / et le recommen- cement. » Car pour Anise Koltz, il n'y a pas de fin, tout est recommencement, métamorphose, et il faut seulement avoir l'énergie de porter cette passionnante, cette épuisante éternité.

  • Après Balbuciendo (2012), La Troisième Main (2015) et Connaissance par les larmes (2017), Sur un piano de paille est le quatrième livre de Michèle Finck que publient les Éditions Arfuyen. Comme les précédents, et sans doute plus encore, il frappe par son architecture très musicale et par la grande variété de ses formes, entre prose et poème.
    Nourrie de sa réflexion théorique sur la poésie contemporaine - et notamment sur les oeuvres d'Yves Bonnefoy et de Philippe Jaccottet -, l'écriture de Michèle Finck n'en est, en effet, nullement tributaire. Bien au contraire, liberté de ton, intensité de l'émotion et engagement personnel en constituent les plus grandes qualités.
    Les Variations Goldberg ont été publiées à Nuremberg en 1741. Claveciniste virtuose et élève de Bach, Goldberg (1727-1756) en aurait été l'un des premiers interprètes, d'où leur nom. C'est dans une bibliothèque privée de Strasbourg que le manuscrit autographe en a été découvert en 1974. Les Variations Goldberg comprennent : une Aria, 30 Variations et une Aria da Capo.
    Pianiste elle-même et fidèle à l'inspiration musicale, c'est cette même structure qu'a adoptée Michèle Finck pour ce nouveau livre. L'Aria est sous-titrée « Pierre pour un tombeau » et dédiée à Yves Bonnefoy, mort le 1er juillet 2016, alors que ce nouveau livre commençait de s'écrire. De même pour l'Aria da capo qui ferme le livre. La « Variation n° 1 », une prose, est intitulée « Mots de passe » (« Éclats de mémoire plantés dans chaque articulation du corps... ») et le « Cri » qui l'accompagne, un poème, a pour titre « Edvard Munch, Le Cri » (« Saisissement. Tout à coup ce tableau. Encore un Christ / Aux oliviers ? À l'arrière-fond deux ombres enfoncées... »).
    Ainsi se construit l'ensemble du livre, en alternances et effets de miroir, en subtiles correspondances et violentes évocations du quotidien. Jusqu'à ces derniers mots de l'Aria da capo : « Poésie dire ce que c'est : la condition humaine. / La musique est l'autre face de la mort. / Sa face terrestre. De compassion pour les corps et leurs cris. »

  • Arfuyen a publié récemment l'essai lumineux de Meschonnic sur Le sacré, le divin, le religieux. Un texte qui touche au noeud des problèmes actuels. Mais la pensée de Meschonnic sait relier les choses qui sembleraient le plus éloi- gnées : « C'est le rythme qui mène le langage, le continu de tous les rythmes [...] Le rôle de la poétique est de le montrer, n'en déplaise aux dévots qui ne mesurent pas leur propre idolâtrie, à sacraliser ces textes ou la langue, ce qui ne montre rien d'autre que la confusion intéressée du sacré, du divin et du reli- gieux au profit du religieux. » Ne pas sacraliser les textes : s'engager « pour le poème », c'est s'engager pour un langage du corps : « Le poème est ce qu'un corps fait au langage. » C'est donc un engagement éthique : « La notion même de poème se transforme, elle passe d'une notion traditionnelle, esthétique, formelle à une notion éthique, celle d'une éthique et d'une poétique de la pensée. » Pour le poème est le discours qu'Henri Meschonnic a écrit pour recevoir, en mars 2006, le prix Jean Arp à l'université de Strasbourg. Il y donne une syn- thèse éblouissante de sa pensée du langage et de la société. Écrits au même moment que le discours, les poèmes d'Infiniment à venir (Dumerchez, 2004, très peu diffusé du fait d'un accident) l'illustrent parfaitement. Meschonnic visite l'Historial de la Grande Guerre de Péronne (Somme). Dans la salle cen- trale, il y voit des visages : « On marche sur des mots morts / de terre en terre il y en a / qui affleurent / on leur élève / un monument / on se serre / pour y tenir / ce qui reste / de la parole » Donner vie aux mots, donner rythme à la pensée, tel est le rôle du poème : « C'est nous / que nous venons / voir au musée / sous toutes ces apparences / des parts / de nous / l'absent c'est nous / nous le monstre ».

  • Après le triptyque de La Représentation des corps et du ciel - Le grand silence (2011), Le temps ouvre les yeux (2013) et Présent absolu (2014) -, après Ce que dit le Centaure mettant en scène le Temps, le Songe et le Chant, c'est une méditation plus vaste encore qui est ici proposée au lecteur.
    D'emblée le propos, philosophique autant que poétique, en est posé par l'épigraphe de Lucrèce :
    « Tu parais, et les vents, les nuages du ciel / à ta venue s'enfuient, sous tes pas la terre / brode de tendres fleurs, le miroir de la mer sourit, / et le ciel apaisé brille d'une lumière immense. » De quelle apparition s'agit-il ? Celle qui se révèle à nous dans la vie de chaque instant, dans le mouvement des formes, des couleurs, des significations. De tout cela que voyons-nous, que comprenons-nous ? « Tout est tellement incompréhensible », écrivait Etty Hillesum devant le lupin violet éclos dans le camp de Westerborck.
    « Le poème, indique une courte préface, serait cette parole plus fluide que l'eau, plus rayonnante que la lumière, qui saurait de toutes choses ne faire sentir que l'apparition, le chatoiement, ce qui toujours semble ici et qui n'a pas de nom. » Comment atteindre à cette parole pour qu'aphorisme et lyrisme, pensée et musique ne fassent plus qu'un : à travers 1000 poèmes de 4 vers, indépendants et résonnant ensemble. 4000 vers, ouverts à la nature, à l'art de Titien, Monet, Bill Viola ou Lee Chang-Dong . Et l'intense lumière de Venise.

  • L'oeuvre de Suied est, selon l'expression d'André du Bouchet, « tout à fait singulière dans l'époque», et on ne commence que maintenant à en mesurer l'ampleur. Lecteur passionné de Paul Celan, il a nourri pour son écriture une exigence sans limites.
    Forte d'une trentaine d'ouvrages, son oeuvre est considérable. On citera au Mercure de France Le silence (1970) et C'est la langue (1973) et chez Granit, La lumière de l'origine (1988) et L'être dans la nuit du monde (1991). Les éditions Arfuyen ont publié l'essentiel de son oeuvre : Le corps parle (1989), Face au mur de la Loi (1991), Ce qui écoute en nous (1993), Le premier regard (1995), Le pays perdu (1997), L'Ouvert, l'Imprononçable (1998), L'éveillée (2004), Laisser partir (2007), Sur le seuil invisible (2013) et Le visage secret (2015).
    Catherine Chalier, qui fut proche d'Emmanuel Lévinas et qui connaît admirablement la tradition juive, nous livre ici sa lecture de ces trois « suites hébraïques » écrites par Suied en référence directe à la source judaïque qui irrigue son oeuvre. « Alain Suied, écrit-elle, élit une suite de termes hébraïques profondément médités par la Cabale et le Hassidisme. [...] Le poète invite à repenser les différents vocables qu'il cite à l'aune de sa propre inspiration, de sa liberté et aussi de son destin. » Écoutons les mots qui concluent ces suites et qui donnent aussi son titre au recueil : « Corps ancré dans le réel ! / Tu vois avant nous. / Tu sais avant nous / le noir instant fatal. / Et soudain tu nous parles / dans la langue oubliée. »

  • je voyageais comme j'écris, en dévorateur du visible et de l'invisible.
    un voyage, une écriture, chez moi, c'est la conquête d'une vérité qui n'est pas toujours ni belle, ni chatoyante, ni rassurante. c'est aussi m'en aller à ses relents, ses sueurs, ses déjections, non pour m'y vautrer, mais pour mettre ma propre humilité à l'épreuve du courage qu'elle exige, pour la regarder en face et en accepter les conséquences. marcel moreau

  • Après Enquête sur les domaines mouvants (2007) et Les Degrés de l'incompréhension (2014), Le Grand Veneur des âmes est le troisième livre de Max de Carvalho aux Éditions Arfuyen. Il en avait auparavant publié deux : Adresse de la multiplication des noms (Obsidiane, 1997) et Ode comme du fond d'une autre réalité (L'Arrière-pays, 2007).
    Si la revue de Max de Carvalho, La Treizième, est placée sous l'égide de Nerval, les titres de ses livres, marqués d'étrangeté, définissent l'espace qui lui est propre : un espace où les mots sont incertains, où la réalité est chancelante, où les territoires sont mouvants, où l'intelligence se heurte à une croissante perplexité, où la mort est maîtresse du jeu.
    Ici deux grandes parties : Le canon des dissimilitudes et La frontière, aux titres d'emblée significatifs de séparation. Dans la première partie, des sous-titres eux aussi hautement suggestifs :
    « Scardanelli parle », « Théâtre d'ombres », « La rivière de vif-argent », « Vieilles marines », « Nescience ultime », « L'adoration ténébreuse », « L'ombre des biens à venir ». Dans la seconde, trois subdivisions : « L'été 14 », « Août à l'office des petites heures », « La frontière ».
    « Laisse-moi t'approcher, dit l'un des poèmes, / par-delà l'aigue morte / de cette vive mort dont / tu as le visage, trembler / sans dire un mot sur le / seuil de la porte, que / personne désormais / si je frappe n'ouvrira. » Ce poème, « Ma rue morte », dit la blessure béante qui est au coeur de cette écriture.

  • Il ne s'agit pas ici d'un livre de poésie au sens où on l'entend d'ordinaire. Aucun recours ici à la magie du rythme et aux prestiges du lyrisme. Une langue nue, perdue dans la contemplation d'un objet bien présent et qui toujours lui échappe. Le Séjour : rien de plus simple, nous sommes ici, maintenant. Nous en faisons tous chaque jour l'expérience. Et nous savons bien aussi que ce n'est pas pour toujours. Que notre permis de séjour un jour expirera, pour un autre séjour plus mystérieux encore. Car le séjour est mystérieux, comme tout ce qui est trop évident. Qu'est-ce que le Séjour ? Quel est cet ici, où il a lieu ? Quel est ce temps où il a cours ? Et qui est celui-là qui est ici «séjournant» ? Telle est la méditation de ce livre. En épigraphe du Vol du loriot, Goorma avait inscrit une phrase de Thérèse d'Avila. Ici c'est une remarque de Sherlock Holmes : «Je ne vois rien de plus que ce que vous voyez mais je me suis entraîné à le remarquer.» Le livre comporte huit parties, comme autant d'étapes dans l'approfondissement de cette unique méditation, obsédante, entêtante, comme on le dit du parfum d'une fleur. : Le séjour, Le souterrain, Le retour, La rivière, Le secret, Le regard, Derrière la porte, Le jour sait. Pas de digression, pas de facilités, pas de relâchement. Une attention droite, aiguë, sans faille. Et une écriture qui n'est que la fine pointe de cette attention. Voici les premiers mots, qui nous dressent le décor, ou plutôt nous mettent de plain pied dans notre existence actuelle, quotidienne : «Le séjour de l'éveil est dans la clarté de l'esprit, dans cette lumière irradiant toute chose de sa présence. Toute chose n'a lieu qu'en son séjour. Partout circule l'énergie, aucune chose ne serait sans elle ; mais la pierre, la fleur, la terre ne se prennent pas pour autre chose qu'une manifestation de cette énergie, aucune chose ne serait sans elle ; mais la pierre, la fleur, la terre ne se prennent pas pour autre chose qu'une manifestation de cette énergie. Seul l'homme pense être quelqu'un, se détache de sa source jusqu'à l'oublier.» Et, au terme de la méditation, quand Le jour sait, ces presque derniers mots : «Le jour dit à ses fils : la nuit, regardez mes soeurs les étoiles. Je serai parmi elles au milieu de vous. Je suis l'immobile plateforme, la capacité ouverte où le mouvement s'accomplit. Et les millions d'étoiles dans le ciel sont autant de jours. Et nos jours, nos jours sont au fil des jours autant de perles qu'un fil de nuit relie. Un point à l'envers, un point à l'endroit. Jusqu'à se rompre. Elles brillent alors, un instant, avant de rouler sous la table de l'oubli.» C'est de nous que parle ce livre, de nous tous, si nous nous souvenions clairement avec Maître Eckhart, comme l'indique la dernière épigraphe, que tous «nous avons la connaissance immédiate de la vie éternelle».

  • « La tautologie est selon moi le sommet caché, impossible, de la poésie (...) Que la chose soit soi-même soi est le plus beau trésor, et le mieux caché qui soit, la plus grande évidence et le plus grand mystère. Tout le monde passe devant. D'où la chose tire-t-elle la ressource d'être soi, sinon de soi ? Mais comment fait- elle ? » (De l'image, 2007).
    Ces lignes de Laurent Albarracin résument sa démarche, aussi simple que rigoureuse. Dans cette écriture, pas de facilités lyriques ni de procédés formalistes, mais simplement l'effort de rester au plus près des choses. Discipline féconde si l'on en juge par le nombre de livres qui constituent l'oeuvre d'un poète de moins de 50 ans, publiés chez de petits éditeurs, mais aussi bien chez Flammarion ou Rougerie.
    Avec RES RERVM, Albarracin pousse au plus loin sa quête paradoxale en la faisant entrer dans le champ de l'alchimie. Ce texte, émanant d'un prétendu « Collège de Réisophie », aurait, nous dit-on, été trouvé chez un bouquiniste spécialisé en ésotérisme : « Nous livrons simplement ce texte brut à la perplexité de tous. » Vertigineuse méditation que celle-ci : « Ce qui fait la chose c'est qu'elle se répète / En ce seul exemplaire d'elle qu'elle est / Et que pour être encore elle insiste / À jamais une seule et unique fois, / Comme si elle était toute la chaîne / D'emblée de son infini processus. » Mais tout aussi bien méditation loufoque : « Le rire borde les choses d'une toute petite rivière / Où s'en va l'écorce des reflets, le tain des écorchures. / Au bord des choses cette toute petite rivière / Mélange allègrement les poissons et les hameçons. » Entre vertige et rire, l'étonnante poésie d'Albarracin.

  • Il est rare, écrivions-nous en 2016, lorsque nous avons publié le Poèmes d'après d'être saisi par la simple évidence d'une écriture. Pour ce livre, Cécile Holdban s'est vu décerner en 2017 reçu le Prix Yvan Goll et le Prix du Cénacle Européen, confirmant le caractère inhabituel de sa lecture.
    Le nouveau livre de Cécile A. Holdban s'articule en 4 parties bien distinctes qui déterminent comme un itinéraire : « Labyrinthe », « Demeure », « Voix » et « Toucher terre ». Lisons le tout premier poème de « Labyrinthe » : « Dans les livres / on dit qu'il faut libérer la parole / mais si j'ouvre ma bouche / n'en tombent que les corps / d'oisillons livides / trop tôt sortis du nid ». Voici celui de « Demeure » : « Aimer ce qui se délie / jusque dans sa chute » et celui de « Voix » : « Écoutez-nous : quelle étrange poésie nous habite, créatures d'os et de cris ! / Notre rivage est planté sur le monde, une tente de veilleur / sur le flux et le reflux du monde, ventre abritant le désir. » Tout un monde d'herbes et d'oiseaux, d'abeilles et d'arbres. Solennel et familier à la fois. Jusqu'au dernier et admirable poème de « Toucher terre » :
    « Toucher terre lentement, à l'abri des sous-bois, / des cyclamens mauves, des lianes de ronces / les flammes des bruants voletant / entre l'ombre des haies / simplement toucher terre, / jusqu'à suivre, l'oeil délivré dans les brins, / la lumière, le ruisseau clair, l'ambre, / jusqu'à la chute rousse du soleil. »

  • Denise Desautels est aujourd'hui une des grandes voix de la littérature de langue française. Sa bibliographie imposante, la haute exigence dont témoigne son itinéraire, ainsi que les distinctions majeures qui lui ont été décernées devraient attirer l'attention sur son oeuvre. Mais voilà : elle vit au Québec, et la littérature d'outre-atlantique accède difficilement aux lecteurs de Vieille France. Il est vrai aussi que Denise Desautels n'a pas le goût de la publicité. Sa discrétion transparaît dans des notes biographiques extrêmement pudiques, alors que ses textes suggèrent tant de conflits et de blessures. Le ton de ses textes est âpre, rude, sans concession, mais toujours dans l'ellipse, la distance, la retenue. Pendant la mort ou Tombeau de Lou sont significatifs de cette démarche radicale, de cette attitude frontale face à l'interrogation ultime.
    Ce tout nouveau livre de Denise Desautels, L'angle noir de la joie, est publié en coédition avec les Éditions du Noroît (Québec) dans le cadre du Prix de Littérature francophone Jean Arp 2010. Denise Desautels est le troisième auteur non français à recevoir de ce Prix (après le Belge Marcel Moreau et la Luxembourgeoise Anise Koltz) et la deuxième femme (après Anise Koltz).
    Les créateurs littéraires sont confrontés aujourd'hui à une massification de la culture sans précédent dans l'Histoire. Elle s'exprime à travers la marchandisation du marché du livre et ses corollaires : la normalisation des produits et l'exigence d'un succès immédiat. Elle s'exprime également à travers une pression croissante des cultures dominantes de l'économie mondialisée, au préjudice des langues minoritaires, menacées de marginalisation et d'éviction du marché éditorial. Le Prix de Littérature Francophone Jean Arp veut mettre en avant le français comme langue choisie - cas d'un Beckett, d'un Ionesco ou d'un François Cheng -, et non pas comme langue subie. Comme langue de résistance à une mondialisation uniquement fondée sur la marchandisation et la massification.

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