De L'incidence

  • « Certains cinéastes ont la grâce, on leur pardonne un certain laisser-aller. D'autres ont la méthode, on leur pardonne une certaine lourdeur. Ici rien à pardonner, tout à admirer. ».

    Ce sont les mots élogieux de Chris Marker qui, après avoir vu Une poste à La Courneuve en 1994, saluait l'émergence d'une jeune cinéaste engagée dans le champ social. Dès ses premiers essais, Dominique Cabrera a bien cette justesse exemplaire qui nous met au contact de la vie même. S'illustrant par une admirable simplicité, son cinéma se présente comme des plus familiers : nous y entrons immédiatement, happés par la chaleur de sa vision en prise avec le monde.

    Depuis son premier court métrage au titre emblématique, J'ai droit à la parole (1981), en passant par ses documentaires tournés en Algérie (Rester là-bas, 1992) et en banlieues parisiennes (Chronique d'une banlieue ordinaire, 1992), ses films autobiographiques (Demain et encore demain, 1997) et ses fictions d'inspiration sociale (Nadia et les hippopotames, 2000) et historique (Folle embellie, 2004), l'oeuvre protéiforme de la réalisatrice compte une trentaine de films dont le dernier opus, Corniche Kennedy (2016), met en scène les plongeons spectaculaires de jeunes acteurs non professionnels à Marseille. Si chaque projet constitue une nouvelle expérience de cinéma et de vie, le point de couture de cette grande toile réside dans son engagement manifestement intime et politique.

    Pour mettre en lumière cet art de s'engager dans le « commun », le présent recueil collectif réunit, dans une démarche monographique inédite, des essais critiques, des documents de travail (y compris sur les projets en création) ainsi que des entretiens avec Dominique Cabrera et ses collaborateurs.

  • L'écriture de ce livre s'agence autour du rapprochement entre deux des films les plus célèbres de l'histoire du cinéma mondial - Naissance d'une nation de D. W. Griffith (1915) et Le Juif Süss (1940) de Veit Harlan.
    Les facteurs qui tendent dans l'esprit du public et de la critique à dissocier ces deux films sont si puissants que le premier n'a jamais cessé d'être réputé comme un chef d'oeuvre absolu et associé à la naissance même du cinéma états-unien, tandis que le second, tout aussi continûment, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est désigné comme un objet criminel, ceci au point que sa diffusion se trouve soumise aux plus rigoureuses restrictions.
    Et pourtant : deux films promouvant sans détour l'idéologie suprémaciste blanche, deux films dans lesquels la mise au ban de la race inférieure (les Noirs dans l'un, les Juifs dans l'autre) est présentée comme la condition de la survie et du rétablissement de l'intégrité de la race supérieure (blanche, aryenne), deux films obsédés par le motif du mélange des sangs et des espèces humaines, deux films violemment mixophobes, hantés par des images de viol - dans l'un comme l'autre, l'inférieur racial est un vibrion lubrique, entièrement adonné à son désir de la jeune femme aryenne innocente et pure.

    Une même matrice fantasmatique parcourt ces deux films - celle qui agence le désir de mort de l'autre assigné à sa race dégénérée sur la hantise du mélange des sangs, du métissage racial et culturel.

  • Somme très documentée, ce livre est destiné à devenir une référence exceptionnelle du cinéma engagé.
    Comment les luttes sociales et politiques suscitent-elles le cinéma ?

  • Consacré à l'état politique au Liban et aux manifestations du 17 octobre 2019, dont les conséquences se poursuivent aujourd'hui, ce livre rassemble plusieurs textes du cinéaste Ghassan Salhab, pour la plupart publiés dans des sites d'information libanais ou des journaux français (Le Monde). L'auteur apporte également une cinquantaine de photographies issues de sa participation au mouvement et de la vie quotidienne à Beyrouth. Prises dans les rues, parmi les manifestants, elles viennent constituer un portrait des foules et de la ville libanaise. Plusieurs cadrent des graffitis, sur les murs et les banderoles. Dans ces textes courts d'appels au soulèvement et à la poursuite des protestations contre le gouvernement, une tonalité poétique, non résignée, émerge. Ils retracent avec détermination la vie du mouvement libanais depuis un an.

  • Auteure notamment de Wendy & Lucy, La Dernière Piste et Certaines Femmes, Kelly Reichardt déplace le regard sur les États-Unis, leur présent comme leur histoire, en revisitant le cinéma US, road-movie, thriller et western.

    Après avoir travaillé avec Hal Hartley et Todd Haynes - son futur producteur exécutif -, Kelly Reichardt réalise en 1994 River of Grass, « un road-movie sans route, une histoire d'amour sans amour, une affaire criminelle sans crime », qui l'inscrit d'emblée sur la scène indépendante américaine. Il faudra quelques années et la découverte de l'Oregon, son territoire de cinéma, pour que Kelly Reichardt en devienne une représentante majeure, avec Old Joy (2007) et surtout Wendy & Lucy (2009). Ce film, sur une jeune femme et sa chienne que la précarité a jetées sur les chemins, initie sa collaboration avec l'actrice Michelle Williams et lui vaut une reconnaissance internationale. Interrogeant toujours les constructions de la société américaine au présent dans le thriller écologique Night Moves (2014) comme dans les portraits croisés de Certaines Femmes (2017), Kelly Reichardt remonte également jusqu'à leurs origines avec deux westerns, La Dernière Piste (2011) et son nouveau film, First Cow (2020, en compétition officielle à la Berlinale), qui font un autre récit de la conquête de l'Ouest, du capitalisme et de l'individualisme naissants, depuis leurs marges.

    Ce premier livre en français consacré à la cinéaste, composé d'un essai, de plusieurs entretiens et de nombreux documents de travail inédits, revient sur l'ensemble de sa filmographie et analyse son entreprise discrète de réévaluation du monde.
    Il est édité à l'occasion de la rétrospective intégrale des films de Kelly Reichardt au Centre Pompidou, du 23 janvier au 7 février 2021, en présence de la cinéaste, dans le cadre de la manifestation « Hors Pistes #16 : l'écologie des images ».

    Chargée de programmation cinématographique depuis 2000 au Centre Pompidou, où elle organise rétrospectives et expositions, Judith Revault d'Allonnes collabore également à des revues (Trafic, Débordements) et des ouvrages collectifs (sur Richard Linklater, Chris Marker, Guy Gilles, Stephen Dwoskin). Elle a publié un essai sur Holy Motors de Leos Carax (éd. Yellow Now, 2016).

  • Depuis la fin du XIXème siècle, espaces et objets se trouvent « signalisés ».
    Le promeneur et le flâneur d'antan ont fait place au passant, qui s'arrête aux vitrines, regarde par coup d'oeil et s'oriente aux signes. Ce livre, Vitrines, signaux, logos, deuxième élément ré-édité et légèrement augmenté d'une série qui examine quelques unes des pratiques maîtresses de l'époque en impliquant l'expérience du design, suit les pas de Walter Benjamin et fait l'hypothèse que, dans l'urbanité maintenant installée, le vécu n'a plus l'importance qu'il avait. Nous habite en revanche une singulière angoisse que pare à sa façon nombre de signaux désormais déployés au-delà de l'utile.

  • Cet essai s'attache à regarder plusieurs portraits dans lesquels le strabisme léger ou accentué des personnages s'étend au tableau lui-même, à sa composition et à ses motifs. Si l'on peut parler de « strabisme » du tableau, c'est la place du spectateur lui-même qui se trouve modifiée.

  • Premier ouvrage francophone consacré à un réalisateur pourtant majeur, Les Variations Hong Sang-soo se penche sur les films du Sud-coréen Hong Sang-soo, régulièrement programmés dans les grands festivals internationaux (Cannes, Berlin, Venise, Locarno).
    Hong Sang-soo manifeste un goût pour le tourment amoureux et l'infime quotidien. Dans le premier volume critique, les thèmes présents dans ses films, ses techniques de mise en scène étaient analysés avec acuité par plusieurs spécialistes, définissant la démarche de Hong Sang-soo, l'un des plus grands réalisateurs actuels. Ce second volume présente des entretiens réalisés avec l'équipe gravitant autour du réalisateur : ses acteurs fétiches, le compositeur, le monteur, le directeur de la photographie et d'autre interlocuteurs permanents du cinéaste se sont prêtés au jeu de l'interview. Le livre permet de faire découvrir le processus de réalisation unique qui anime les films de Hong Sang-soo, dans la perspective du cinéma d'auteur : petit budget, équipe réduite, scénario élaboré au cours du tournage.

  • Ce livre collectif a pour projet de faire connaître plus largement l'importance des écrits et des films de Jean-Claude Biette. Rédacteur aux Cahiers du cinéma, cofondateur de la revue Trafic, ami proche, entre autres, de Serge Daney, de Pier Paolo Pasolini et du couple de cinéastes Straub-Huillet, Jean-Claude Biette a su lier de manière originale et sans équivalent l'écriture de textes sur le cinéma à sa propre écriture.

  • Nul mieux que le cinéma ne renseigne sur nos manières de voir qui se développent et se transforment sous nos yeux. Regarder sa main, détourner d'elle son regard, attraper l'oeil, percer les yeux, enfin toucher pour voir, sont des gestes que le cinéma réinvente, des imaginaires tactiles qu'il ouvre à notre raison. Or, l'analyse de ces gestes permet de repérer des périodes de mutation pour la vision, accompagnée de ses inventions instrumentales : le XXIe siècle contemporain, le XIXe siècle positiviste, la Renaissance, enfin la Préhistoire que les films revisitent, du classicisme hollywoodien à l'extrême contemporain, en passant par l'essai documentaire et le film expérimental. L'oeil détourné désigne dans ce livre cette histoire oblique du cinéma, que suppose la mise à distance de l'acte de voir.

    Nouée à l'oeil par le montage, la main déjoue les cadres figés de nos façons de regarder et redessine d'un film à l'autre les contours de notre humanité : métamorphosée par l'animal, hantée par les machines, abîmée par le travail.

  • Premier livre francophone consacré à un réalisateur pourtant majeur, Les Variations Hong Sang-soo se penche sur les films du Sud-coréen Hong Sang-soo, régulièrement programmés dans les grands festivals internationaux (Cannes, Berlin, Venise, Locarno).
    Hong Sang-soo manifeste un goût pour le tourment amoureux et l?infime quotidien. Dans ce premier volume critique, les thèmes pré- sents dans ses films, ses techniques de mise en scène sont analysés avec acuité. Le livre est constitué des contributions de chercheurs et de journalistes reconnus (Jacques Aumont, Mathieu Macheret...) qui cernent les éléments faisant l?attrait du cinéma de Hong Sang-soo : le désir et son impossible résolution, la dérision des personnages, leurs attachements illusoires. Les variations temporelles sur une même scène, relancées par l?indécision, mettent à nu les déclinaisons répé- tées de triangles amoureux, parfois bouffonnes, la perception d?un réel insaisissable. Ce souci de les dépeindre fait d?Hong Sang-soo l?un des plus grands réalisateurs actuels.

  • Les livres de Siegfried Kracauer, l?un des penseurs les plus originaux de l?Allemagne des années 1930, font depuis une vingtaine d?années l?objet d?une redécouverte grâce à la traduction de ses principaux ouvrages et la publication de plusieurs essais, suscitant l?intérêt de plusieurs historiens reconnus (Jacques Revel, Philippe Artières). Architecte de formation, Kracauer, qui a aussi étudié la sociologie et la philosophie en particulier auprès de Georg Simmel, est un brillant essayiste et écrivain, dont l??uvre se situe au carrefour des disciplines et se sert de genres divers, allant de l?essai philosophique à la miniature littéraire. Observateur aigu des phénomènes de la culture de masse, il est, avec Walter Benjamin, son ami et compagnon d?exil en France, un pionnier de la théorie de la photographie et du cinéma et un théoricien de l?histoire.
    Comment aborder l??uvre éclatée et protéiforme de ce penseur inclassable ? Prenant appui sur les scé- narios et ébauches de fictions cinématographiques conçues par Kracauer, l?essai de Nia Perivolaropoulou propose une approche de sa pensée théorique, depuis les écrits des années 1920 jusqu?aux derniers ouvrages publiés aux États-unis, qui fait apparaître des liens invisibles entre divers aspects de son ?uvre.
    Chaque chapitre est construit comme une déambulation à travers des écrits de genres et d?époques diff érents autour de thèmes récurrents de l?auteur.
    L?approche de l??uvre de Kracauer, figure de proue de la culture de la République de Weimar, exilé d?abord en France puis aux États-Unis, touche, en dépit de son originalité, à l?histoire de la pensée allemande et celle de l?exil des intellectuels juifs.

  • C'est un lieu commun qu'il a entretenu lui-même : Roland Barthes n'aimait guère le cinéma. Ce livre - le premier consacré à la question - ne nie pas cette résistance, mais il en montre les ambivalences et les enjeux plus profonds. Il met aussi en lumière un ensemble d'écrits souvent méconnus : Greta Garbo, Claude Chabrol, Marlon Brando, le genre du péplum ou celui du film de gangster, le cinémascope, Sergueï Eisenstein, André Téchiné, Michelangelo Antonioni. tous ont fait l'objet de réflexions et d'analyses qui montrent que pour Barthes, le cinéma constituait un terrain d'expérimentation privilégié. Philip Watts analyse finement comment sa pensée s'est reconfigurée en rebondissant sur des objets à la fois artistiques et populaires. En cinq chapitres chronologiques, faits de retournements et d'insistances, Le Cinéma de Roland Barthes propose à la fois une relecture de Barthes depuis la question du cinéma, une riche enquête historique sur les études cinématographiques, d'André Bazin à Jacques Rancière, ainsi qu'une réflexion très actuelle sur les articulations possibles entre politique et esthétique.
    L'essai de Philip Watts est suivi d'un entretien avec Jacques Rancière. Le philosophe y revient sur sa propre relation à Roland Barthes et sur le rapport de ce dernier au cinéma.

  • Déployant une connaissance fine de l'histoire de l'art, dans une perspective renouvelée pour le cinéma, ce livre prend appui sur les cinéastes contemporains parmi les plus novateurs (Apichatpong Weerasethakul, Jean-Luc Godard, João Pedro Rodrigues, Vincent Gallo, Gus van Sant, Bela Tarr, Pedro Costa...).
    Voici un livre qui présente une subversion des images de la douleur, de son partage, en refusant que la politique se les approprie aisément.
    Par l'iconographie du cinéma et les figures picturales dont il est traversé (celles de la communion, du corps souffrant et du soin, de la torture), l'auteur montre comment le pathos déploie à l'écran une beauté, qui, dans son excès, constitue une contre-effectuation à la violence. Il dialogue avec plusieurs philosophes s'étant penchés sur la communauté, le corps politique et sa représentation (Agamben, Rancière, Bataille, Ginzburg). Refusant l'instrumentalisation de l'art par la politique, autant qu'une politisation de l'art, l'auteur (suivant la pensée du philosophe italien Roberto Esposito) donne forme à une impolitique du film, qui ne prétend pas faire se rejoindre les corps tenus séparés. Émerge ainsi une reflexion passionnante sur un corps impolitique, par-delà les identités sexuelles assignées.

  • L'oeuvre de Jules Verne peut être abordée sous des angles très différents : le divertissement, l'information géographique, scientifique et technique, l'attrait poétique du fabuleux et de la féerie, etc., intérêts divers qu'elle satisfait aussi pleinement que possible à leur niveau respectif, ce qui soulève la question de la coordination entre ces intérêts qui ne sont pas automatiquement accordés entre eux et sont exposés en conséquence à diverger, voire même à s'opposer.

  • Noir inconnu est une recueil de poèmes scandés par fragments. Véritable «art de la fugue», constitué de variations cinglantes et fascinées, l'ensemble des poèmes entre en résonance avec des évènements, situations, personnes, des sensations rencontrées lors des tournages de films de Sylvain George. Imprégnés du jazz, du cinéma ou de littérature latine, ils requièrent volontiers le cut up, la citation. Lors de cet arrachement de la parole, paraissent l'excès et la déchirure des temps. Ce livre reflète un processus d'écriture entamé depuis des années, menant Sylvain George à élaborer plusieurs textes poétiques (La Vita bruta, Time Bomb, Ad nauseam...). Autour de ses poèmes, il a réalisé plusieurs performances liant lecture et projection vidéo (avec Valérie Dréville, Mohamed Camara, Sylvain Luc) au Centre Pompidou et au Jeu de Paume.
    L'ensemble des poèmes est précédé de lettres adressées par l'historien du cinéma Antoine de Baecque et le philosophe Emmanuel Alloa, ainsi que d'une postface de Camille Louis.

  • Pourquoi enregistrer avec un appareil doté d'une caméra une manifestation contre un régime autoritaire, et pourquoi le faire parfois au péril de sa vie ? Que deviennent les images et les sons de ces luttes une fois qu'ils circulent sur des plateformes en ligne, quand ils ne sont pas supprimés par les gouvernants qui y voient un danger contre l'arbitraire de leur pouvoir ? Que peut le cinéma face à ce matériau visuel et sonore ne lui appartenant pas, qui à la fois lui résiste et l'inspire, s'il souhaite constituer une archive filmée des révoltes de notre présent ?
    Les vidéos réalisées par les protagonistes des soulèvements arabes de l'année 2011 forment le point de départ et composent la matière première de ce livre. Elles portent témoignage d'une histoire contemporaine tourmentée, mais elles engagent aussi bien, de manière dynamique, un avenir de ces soulèvements, quelles que soient les actions contrerévolutionnaires des États ou les stratégies de propagande audiovisuelle qui viennent recouvrir leur potentiel de contestation. Il ne s'agit pas seulement d'en appeler à une nouvelle résistance qui trouverait dans les images animées un vecteur privilégié pour représenter un peuple en colère.
    Il s'agit également de considérer comment ces images persévèrent dans le temps et contribuent, avec le cinéma qui les accueille ou s'en empare après-coup, à une insistance des luttes dont l'une des qualités est de survenir là où on ne les attend plus.

  • "Quel que soit le support (Le Monde, Cahiers du cinéma, Vertigo, Turbulences vidéo, art press, Trafic), lorsque j'écris sur les liens entre cinéma, vidéo, télévision, arts plastiques, danse, théâtre, musique et littérature, tout se passe comme si je tenais un journal.
    Journal de voyage. Au milieu d'une tempête : depuis le tsunami vidéo, la mer des images est démontée. De Guitry à Pasolini, de Bresson à Tarantino et beaucoup d'autres, les films resplendissent d'un éclat nouveau sous le soleil du "désir de télévision". Mais au-delà du cinéma, je ne cesse de construire des passerelles entre Joyce et Godard, Sollers et Pollock, Kerouac et Dubuffet, Paik et Dos Passos, John Cage et Wolf Vostell, Marcel Duchamp et Woody Allen, Dziga Vertov et Joe Dante, Merce Cunningham et Bill Viola.

    Je passe des films que je vois aux films que je fais, des livres que je lis aux oeuvres que je décris, analyse, relie à des créations inattendues en ces parages, avec l'ambition souvent de les inscrire dans une théorie. Ma théorie. Après la théorie comme science, j'ai découvert la théorie comme fiction. Et donc l'écriture comme voyage."

  • Identités

    Pierre Macherey

    La question de l'identité personnelle, sous ses deux formes : « Qui suis-je ? » et « Qu'est-ce que le moi ? », a souvent été traitée par des philosophes qui ont entrepris de la résoudre en empruntant la voie du raisonnement pur.
    Elle est ici abordée par un autre biais, à partir de trois protocoles expérimentaux qui permettent de la saisir à vif, en situation, et non dans l'abstrait :
    - l'ouvrage que Marc Parmentier a consacré à « la philosophie des sites de rencontre », - le récit fait par Jean Genet d'un étrange épisode vécu au cours d'un chemin de fer, dont les enseignements s'étaient raccordés dans son esprit à la fréquentation de deux peintres, Rembrandt et Giacometti, - la série de clichés photographiques réalisés par Cindy Sherman où, en vue de mettre en scène la mythologie de la femme américaine, elle s'est prise elle-même pour modèle.
    L'examen de ces expériences concrètes illustre la possibilité de faire de la philosophie autrement ; s'en dégage, non une réponse inédite à la question de l'identité personnelle, mais la confirmation du caractère définitivement aporétique des interrogations auxquelles celle-ci renvoie.

  • Éric Rondepierre est artiste et écrivain. Après avoir été acteur, c'est en tant que spectateur qu'il entreprend une oeuvre de plasticien, en détournant des images de film ; c'est de la place du Voyeur qu'il nourrit ses travaux depuis le commencement des années 1990 en faisant ce qu'il appelle de la « reprise de vue ». Les dix grands cycles de son oeuvre travaillent au plus près de la chaîne filmique, interrogent la matière des images, leur rapport au temps, les angles morts du dispositif, l'imaginaire qu'il supporte. Travaillant au croisement de la fiction, de l'autobiographie et de l'archive, Éric Rondepierre en déplace les enjeux et construit une oeuvre singulière, hybride, concentrée sur des évènements microscopiques au moment où l'histoire des formes de l'image en mouvement est en pleine mutation. La rencontre avec Julien Milly donne lieu à un premier entretien (Nouvelle Revue d'Esthétique, 2012). Plus tard, ils décident de prolonger l'expérience avec un texte d'une envergure plus importante, en continuant à s'entretenir sans se fixer de règles chronologiques ou thématiques. L'échange s'établit d'abord par conversations enregistrées, ensuite par courriers électroniques, enfin par un travail commun de construction et d'élimination.
    Docteur en sciences de l'art, ayant sondé les rapports entre l'écriture et l'image, la question des nocturnes au cinéma, Julien Milly enseigne l'analyse des représentations fixes et en mouvement, la théorie des images, aux universités Paris 1 Panthéon Sorbonne et Paris 3 Sorbonne Nouvelle, à l'Académie Charpentier. Il a publié Au seuil de l'image aux éditions Champ Vallon en 2012.

  • Agencer des séquences de manière à faire d'un film l'espace d'un récit et faire du cinéma, est-ce tout à fait la même chose ? Telle est l'étrange question dont ce livre entreprend de justifier les raisons et les enjeux. Il ne s'agit pas par là de constituer une théorie générale de l'art cinématographique, encore moins une histoire de cet art. S'appuyant sur un certain nombre de données théoriques et philosophiques d'une part, sur quelques cas de films d'autre part, l'ouvrage établit que le cinéma, pour des raisons techniques majeures liées aux propriétés des appareils d'enregistrement sans lesquels il n'existerait pas, n'a jamais eu lieu qu'à l'écart d'attendus majeurs de la culture et de la philosophie. Repérer cet écart, c'est comprendre pourquoi tant de plans ont été des opérateurs sensibles aptes à configurer une forme d'expérience des choses et du monde. Des qualités de cette aptitude, le livre fait l'étude et l'éloge. Sont-elles encore, ces qualités, tout à fait d'actualité ? Rien n'est moins sûr. L'économie de l'audio-visuel qui s'est développée depuis la télévision et que le numérique accentue à sa façon attend à l'évidence des films en nombre. Mais cette attente ne va pas sans une paradoxale reprise en main de la puissance rythmique singulière des appareils d'enregistrement.

empty