Unes

  • Plus qu'une autobiographie, ce livre central dans l'oeuvre de Charles Reznikoff est un art poétique. Il y a là une forme de résurgence, ou de permanence de la vie naturelle, une capacité d'émerveillement intacte quoique jamais naïve, presque une innocence dans le regard posé sur la ville. Reznikoff arpente les rues de New York avec le passé en écho, en observateur de cette civilisation nouvelle, effervescente, bâtie sur le souvenir ou le mythe lointain des légendes disparues : aussi bien grecques qu'hébraïques.
    Cette superposition de la réalité et de la fable donne son épaisseur au poème, qui transcende la réalité sans pourtant jamais s'écarter du réalisme le plus simple, le plus proche. Car ce sont les êtres les plus familiers qui peuplent ces pages, des concierges, des serveurs, des mendiants, des blanchisseurs, tous ceux qui ont un travail - ou une vie - visible à même la rue. Petites scènes de discordes, de discrètes complicités, une famille modeste revenant de la plage, l'histoire d'une lettre d'amour, une dispute conjugale, un mari ivre, des empoignades dans le métro, des infirmières qui sortent du travail au petit matin : nous lisons la chronique d'une époque de crise économique, de migration, de précarité, d'emplois mal payés, de racisme et de ghettos.
    Et dans ce processus tumultueux et naturel se construit l'image d'un pays, avec des hommes venus de Russie, d'Italie, d'Irlande ou de Hongrie, au milieu des voitures, trams, charrettes à bras, des camions et des chevaux, au fond des quincailleries et des épiceries ouvertes la nuit. L'identité est une chose poreuse et souvent éclatée, qui se définit de façon collective, dans la confrontation d'altérités vivant dans le même espace humain.
    C'est un livre qui avance vers le passé, et après avoir traversé de son regard d'adulte ce creuset vivant, Reznikoff en vient à se raconter lui-même. L'enfance de quartier en quartier, de Brownsville le ghetto juif, puis Harlem, et enfin Brooklyn à mesure de la modeste ascension sociale des parents. Une croissance dans un univers désordonné, chaotique, coloré, sale et bruyant, fait de solitude, de découvertes, mais aussi de violences antisémites.
    Les premières lectures à la bibliothèque publique, les camaraderies houleuses, les persécutions enfantines, les vieux immeubles sombres, la vie des grands-parents en Russie, la sagesse juive et les sermons, les études de droit qui auront un impact si important par la suite, la découverte de l'écriture, de la poésie jusqu'à cette décision d'en faire sa vie. Et soudain on oublie qu'on lit un livre, on finit par voir la vie véritable par les yeux d'un petit enfant juif dans les rues de New-York en 1915, dans une intrication totale des souvenirs et du présent.
    Une vie, unique et ordinaire, déracinée sans cesse, qui a trouvé à croître avec des racines mobiles et a fini par trouver sa liberté dans cette mobilité. Livre en forme de vie, livre qui donne ce sentiment étrange de gagner un ami, et d'assister, dans les dernières pages, après tout et non avant tout, à la naissance d'un poète.

  • Cette édition rassemble sept ensembles de poèmes de Christian Dotremont, d'Ancienne éternité, texte éblouissant écrit en 1940 à seulement 17 ans et qui le fera intégrer immédiatement les groupes surréalistes belges puis français, jusqu'à Les trois forêts, écrit au sanatorium d'Eupen en 1953 où il soignait sa tuberculose. Ces poèmes, la plupart écrit sous la forme « dialogique » si particulière à Dotremont, dans laquelle questions et réponses se confondent, filent dans une oralité joyeuse, où l'évocation féminine est une amulette et l'amour une magie. Prestidigitateur du langage, Dotremont suit à la fois une silhouette qui s'échappe et le fil de ses pensées, par-delà les villages, par delà les forêts bavardes, au coin d'une rue floue : réinvoquant d'une main ce qui a disparu sous l'autre, échafaudant sur un fil des associations d'idées fulgurantes, sans jamais tomber. Des hommes brisés qui se recollent, des vêtements empruntés au bonheur, des enfances attachées aux réverbères, des rafales de vies, des fleurs de cimetière ; un ensemble de mots de passe pour ouvrir le présent, de combinaisons pour ouvrir le coffre des choses perdues. Christian Dotremont prend la « mort légère et tiède » dans sa main, et lui raconte des histoires, des histoires infinies à la poursuite du bonheur, dresse entre elle et lui des illusions de poèmes, des jeux aériens, des incendies sous la neige. Il détourne son attention au fil de dialogues où il parle à son ombre, répond à ses propres questions, change de masque entre rire et grimace, comme les grands magiciens savent détourner notre regard vers l'invisible, avant de « s'écrouler sous les applaudissements de la vie ».

  • L'irruption de Donald Trump dans la vie politique américaine a brutalement mis en lumière le fossé d'incompréhension et de rancoeur qui sépare aujourd'hui les classes populaires blanches rurales ou périurbaines et les cadres supérieurs libéraux des grandes métropoles. Cette polarisation a également touché la France et une grande partie de l'Occident, dont elle redéfinit à une vitesse déconcertante le paysage politique. Joan Williams s'efforce ici de renouer le dialogue entre des populations qui se sont tourné le dos. À travers une série de questions sociétales portant notamment sur le travail, l'éducation et les valeurs, elle restitue les modes de vie, les ambitions et le devenir d'une classe ouvrière blanche en déclin démographique, durement touchée par la crise économique et en partie abandonnée par le Parti démocrate. S'appuyant sur une riche tradition d'études sociologiques dont il fait la synthèse, ce livre illustre la centralité des problématiques de classe et affirme que venir en aide aux blancs ruraux n'est nullement incompatible avec la lutte pour l'égalité raciale ou le féminisme. Au coeur de ce nécessaire effort de médiation émerge la figure du transfuge social, acteur malgré lui mais aussi témoin privilégié de la tectonique des classes. Dans les jours qui ont suivi l'élection de Donald Trump à la présidence, Joan Williams a d'abord publié un essai dans la Harvard Business Review expliquant comment l'indifférence ou le mépris pour la classe ouvrière contribuent à la montée du populisme. Le succès historique de cet article, lu par plusieurs millions d'américains, l'a encouragée à développer sa pensée dans ce plaidoyer pour la classe ouvrière qui est un document de première importance sur l'histoire contemporaine des États-Unis.

  • Poèmes et dessins

    Josef Albers

    • Unes
    • 19 Février 2021

    Quand Albers réalise Poèmes et Dessins avec Norman Ives comme designer graphique en 1958, il s'agit d'une des premières tentatives de création d'un objet où textes, dessins, graphismes et fabrication sont entièrement maîtrisées par l'auteur/artiste avec des moyens pauvres. L'intention n'est pas de faire un ouvrage de bibliophilie, mais au contraire d'exploiter les nouveaux moyens industriels, dans une volonté de démocratiser l'accès à l'oeuvre, quelques années avant les premiers livres d'artiste d'Ed Rusha, avec lesquels il partage aussi l'aspect sériel. Cette démarche novatrice est animée par l'idée que l'articulation des textes, formulations visuelles de jeux logiques du langage, posent les questions albertiennes fondamentales de l'écart entre savoir et voir.
    Parmi les trois livres que Josef Albers a conçus Poèmes et Dessins occupe une place particulière. Livre secret, comme à contre-courant de l'image de coloriste laissée par Albers, il alterne des poèmes sensibles, introspectifs et combinatoires avec les dessins en noir et blanc des constellations structurelles dans lesquels les lignes obliques font bouger le regard dans une infinité de volumes possibles. Albers y pose un regard doux et souvent drôle sur les choses, comme un enfant surpris par les propres combinaisons de son jeu, et déploie ses textes en pensées parfois aussitôt contredites, en observations minutieuses, en images modestes, au fil de poèmes qui invitent, tout comme les lignes hypnotiques de ses dessins, à la clarté du jour et à l'amour des variations et du dissemblable.

  • XXI poèmes Nouv.

    XXI poèmes

    Geoffrey Squires

    • Unes
    • 9 Avril 2021

    Parus en 1980, ces XXI poèmes sont la première séquence publiée en tant que telle par Geoffrey Squires. Après des premiers recueils composés de poèmes distincts, à la construction marquée par la rupture (Pierre noyées en 1976 et Silhouettes en 1978), Squires adopte, en substituant la variation à la variété, le rythme qui guidera ses livres ultérieurs (de Poème en trois sections à Sans titre en passant par Paysages et Silences) : soit une suite de poèmes qui forment un ensemble continu et se recentrent sur les sens et la perception du monde.
    Dans un mouvement allant de la dimension générale au détail particulier, le paysage se trouve déconstruit en collines, champs, maisons, ponts, arbres... et l'air, le silence, les mouvements infimes des feuilles, une odeur sur un chemin, tout ce qui passe et lie les choses dans un motif commun, tout ce qui au fond est perceptible, qui anime, passe et disparaît, sans laisser d'autre trace qu'une vibration des sens.
    Une forme de sortilège du monde, une fascination qui nous tient dans les reconfigurations infimes et permanentes du même, dans les oscillations et les superpositions de la lumière ; son miroitement et sa transparence. Plus la clarté est grande, plus l'éblouissement est intense, plus nous sommes aveuglés. Quelque chose se referme sur nous, le regard ne nous tient ni à distance ni à l'extérieur, le monde nous englobe.
    Squires cherche à approcher la réalité des objets et des surfaces, avec acuité, avec une précision alerte et attentive, face à un arbre muet, dans le bruit d'une mer qu'on ne voit pas, dans un bourgeon de fleur, dans toute chose "si réelle quelle en est irréelle" . Sa poésie plonge dans l'écriture illisible de la vie que l'on cherche à déchiffrer, dans laquelle on se fraie un passage - mais vers quoi ? écriture tracée par des milliers de mains, dont on ne peut jamais se reculer suffisamment pour voir clairement le dessin général.
    Que retient-on de ce langage brouillé ? Les voix dans l'espace, la ligne d'un nuage, la douce chaleur de l'air, la répétition des gestes, les habitudes des saisons, ou l'inattendu d'un train côtier qui traverse la nuit au lieu du bruit des vagues. Un sentiment "clair et abstrait" de vivre dans un paysage plus général que celui de sa propre vie, dont on ne peut saisir vraiment le mouvement mais seulement entrapercevoir le rythme, les brefs éclats de la lumière.
    Existence silencieuse - nid d'oiseau fragile dans l'arbre - dont la trace éblouie oscille entre apparition et oubli, présent soluble et mémoire. Comme si nous attendions, assourdis et aveuglés, une forme de révélation, ou de confirmation de notre présence dans la présence des arbres, de la rivière, des roses, pour emporter un fragment d'odeur, de vent ou de bruit avec soi pour la route.

  • Un ciel étranger

    Emily Dickinson

    • Unes
    • 22 Novembre 2019

    Après Nous ne jouons pas sur les tombes (2015), qui présentait un choix de poèmes de l'année 1863 - la plus prolifique de l'auteur - et Ses oiseaux perdus (2017), qui se concentrait sur les 5 dernières années de sa vie (1882-1886), nous éditons aujourd'hui des poèmes écrits en 1864 par Emily Dickinson. Cette année-là Dickinson, alors en pleine effervescence créatrice (850 poèmes composés entre 1862 et 1865), effectue un séjour long de 7 mois à Boston pour soigner ses yeux, ce qui impacte sa production poétique (« seulement » 98 poèmes recensés). Ce « ciel étranger » est donc celui de cette grande ville, où Dickinson se sent comme une migrante, n'y trouvant pas sa place. Trop d'humains surement, elle qui préfère la compagnie des êtres d'esprits, des livres et des lettres à celle trop bruyante des hommes. Quel est ce monde que nous habitons, destinés à en être les passagers, parfois clandestins, souvent anonymes, rarement célestes ? Dickinson s'adresse à la foule de ses mythes, des êtres disparus, des terres imaginaires. Elle ouvre des passages entre l'immortalité et la poussière, à travers le temps et les douleurs, cherche un endroit où l'écho de sa voix n'est pas la seule réponse. Elle semble invoquer, poème après poème, un compagnon à qui parler, qui ne serait ni un homme ni un dieu, ni traversant la rue de l'existence, ni habitant un ciel étranger. Un soleil qui éclairerait toutes les surfaces de la terre, à rebours de notre nuit, avec tendresse et vérité. Nous continuons ainsi notre édition des poèmes d'Emily Dickinson regroupés par années, ouvrant à une approche plus précise de cette oeuvre jamais organisée en recueils, mettant au jour les thématiques constantes, les glissements et les impulsions d'une poète mystérieuse, bouleversante et insaisissable.

  • Le 29 août 2016, la présidente Dilma Rousseff prononce un discours historique devant le Sénat brésilien. Alors qu'elle est l'objet d'une procédure de destitution pour des opérations comptables liées à la gestion du déficit de l'État brésilien, son ultime plaidoirie ne parvient pas à convaincre la chambre haute de son innocence. Son éviction met fin à un règne de treize ans du Parti des Travailleurs à la tête de l'exécutif fédéral, et constitue une étape essentielle dans la profonde crise qui touche le Brésil depuis 2013.
    Dilma Rousseff, qui avait succédé à Lula dans un climat d'euphorie économique et sociale, a vu la situation du pays se dégrader et les scandales de corruption toucher jusqu'à son propre camp. Au lendemain de sa réélection surprise, l'opposition conservatrice se lance à corps perdu dans des procédures juridiques visant à la renverser, pendant que s'amorce l'essor irrésistible de l'extrême droite fondé sur le rejet de la classe politique.
    Ce discours est un témoignage solennel laissé à l'histoire. Il affirme, au delà de ses erreurs et des compromissions de son parti, que la présidente a été victime d'un coup d'État dont la forme juridique est adaptée au discrédit qui frappe la violence politique explicite. En rappelant son parcours personnel et les principes de la Constitution, Dilma Rousseff incarne la résistance au nom de l'État de Droit et de la souveraineté populaire. En s'élevant à la hauteur de son mandat et de la postérité, elle encourage à surmonter l'injustice et à préparer les prochaines luttes.

  • Six mois durant, le narrateur se rend presque quotidiennement dans la station de métro Saint-Lazare à Paris, avec le projet d'y noter et détailler le mouvement des foules. La méthode se veut rigoureuse, l'approche : scientifique. Le résultat est une dérive folle, une accumulation de chiffres. Il s'agit du relevé, jour après jour, du nombre de corps, puis de bras, d'orteils, d'ongles, de cheveux, qui traversent, arpentent et hantent les tunnels souterrains, jusqu'à la poussière. Et si on allait jusqu'à mesurer les courants d'air, peser les gestes de chacun ? Ce n'est pas une étude, mais une perte, une divagation sans sol, l'angoisse d'un homme qui cherche à rassembler les morceaux de lui-même, éparpillés et dissous dans les couloirs de « l'Échangeur ». Ce journal est celui d'un homme qui creuse en lui des tunnels pour y perdre la foule qui l'habite, son propre attroupement humain. Il arpente ce dédale : en pure volatilisation ? Avec cette fièvre de nommer, de recueillir, à chaque échelle, chaque épaisseur et entre les lignes, une preuve tangible de présence, pour ne pas disparaître. Il déplie les géographies, le dehors et le dedans, les os et les membres. Il dresse un constat, un décompte, une carte, dans une tentative de précision contre la confusion qui le submerge dans les passages de l'échangeur souterrain. Il cherche à tracer le contour, à définir les limites de notre réalité. Plus on avance dans ce journal à la fois autoritaire et inquiet, qui échafaude des certitudes pour se rassurer, pour affirmer un visage solide contre les courants d'air, plus on pénètre profondément les strates successives de la dispersion dans le nombre. Nous sommes victimes de nos dispersions, « les gens changent de corps sans prévenir », notre identité est mouvante, il y a un trou dans le tissu, par où passent et prolifèrent tous les possibles. On rapporte le visage des autres chez soi. Les membres ont leur vie propre, leur gestuelle et leur caractère. La réalité devient élastique. On traverse des corps, migrants perpétuels d'une humanité bourdonnante et diffuse. Dans le « silence de la matière », on ne traverse rien sans perte. Et nous voici soudain indéfinis, poreux, décomposés : perdus. Qui sommes-nous ? Des monstres sous-jacents, des monstres invisibles, des particules de poussière.

  • Holocauste

    Charles Reznikoff

    Holocaust est un texte limite qui bouleverse le rapport au poème. Au-delà du poème, c'est également un texte qui fait percevoir comme peu d'autres l'insensé du massacre des juifs durant la seconde guerre mondiale.
    Reznikoff s'est appuyé sur les comptes-rendus des procès de Nuremberg et Eichman pour créer son poème. Il utilise le matériau brut des témoignages et presque sans ajouter de mot, il opère par montage, par découpe, sélection, retour à la ligne. Il utilise tout le panel de la construction poétique sans recourir au premier des outils à disposition du poète : l'invention du langage. C'est dans ce procédé que naît cet effet de narration saisissant propre à Holocaust : ce qu'on y lit est implacable, parce que c'est vrai. Vrai est un mot qui ne veut pas dire grand chose, ni en littérature ni encore moins dans la vie. Il y a toujours quelque chose de l'ordre du demi rêve dans la littérature, un espace où le monde et le fantasme se touchent. Pas dans Holocaust. André Markowicz par le choix de l'emploi du passé composé, rend au texte l'oralité de ses sources : les témoignages des centaines de personnes qui ont défilé pour nous transmettre la mémoire de ce moment qui est un trou noir dans le tissu de l'humanité. Quand le passé simple inscrit le poème dans le temps de la littérature, le passé composé vient suspendre la parole entre passé et présent, dans une action encore fraîche, à hauteur d'homme, à hauteur de chacun. Il n'y a pas d'emphase poétique dans ce poème, Reznikoff propose une simple succession de faits. Une répétition : on comprend qu'une grande partie de l'horreur tient à cette répétition insatiable, mécanique, des crimes. Le génie de Reznikoff est de faire naître le bouleversement par une rigueur absolue et dénuée d'affect. C'est soudain le réel insupportable qui nous est révélé, sans possibilité aucune de se détourner.

  • Les seules

    Claire Genoux

    • Unes
    • 5 Février 2021

    Que font les seules, prisonnières d'un paysage d'hiver, entre les baraquements, les barbelés, les coups ? Des voix d'enfants, la neige, le marais gelé, les arbres. Les corps coupés tombés des wagons. Elles disparaissent, entre les cris des hommes, les fusils qui résonnent à l'autre bout de la forêt, les chiens. Ces femmes privées de mère, seules sous les feuilles, laissées là au centre d'une angoisse plus grande, dans le poing fermé de l'histoire et de la violence. À la fois violentées et oubliées, prises dans la lenteur d'un labeur quotidien, la répétition, un cercle autour des âmes, des numéros tatoués sur les bras, et les « coeurs un peu courts ». Elles sont sous une menace permanente, obscure, on ne voit pas bien, c'est toujours comme un poids, une blessure, une brume, dans le dos. Où sommes-nous ? Est-ce l'hiver, la mémoire, les planches ? Entre la forêt et le lac. Les rails. La maison. Claire Genoux étend une brume tout en évocations de corps brisés, solitaires, en passages furtifs sur la terre froide, le brouillard sur la rivière, les chambres vides - des échos - des fantômes passent. Toujours très silencieusement. Les seules sont des victimes muettes, encore à demi enfoncées dans l'enfance, aux existences traquées, de pierres et de plomb. Elles habitent encore la grande maison, elles ne partiront pas. Elles cherchent, à force de persévérance, à frotter la porosité des mondes. Elles gardent la disparue et les souvenirs, et tout s'efface autour, c'est leur résistance, car les hommes « ne viennent jamais rechercher ce qui reste ». On voudrait les arracher à la mémoire, à l'enfance. Forcer leur passage, franchir leurs sexes et leurs langues. Déposer des enfants entre leurs cuisses. Entre suture et expulsion. Chassées par le pas lourd des hommes, qui pénètrent les espaces intimes, saccagent les chambres et écrasent en passant l'herbe et les corps au fond desquels elles ont caché leur solitude. Leurs corps en forme de vêtements abandonnés dans le hall délabré. Alors elles font les absentes, prennent le visage des spectres. Elles laissent les hommes les traverser sans rien dire, et les écraser d'enfants à naître, qui seront emportés. Tas de pierres, berceaux vides, sans un nom. Les seules restent là, à ne peser plus rien que le poids des âmes oubliées entre les arbres.

  • Un sol trop fertile Nouv.

    Un sol trop fertile

    Cédric Le Penven

    • Unes
    • 16 Avril 2021

    L'enfant, l'arbre, la vie, c'est toujours la même lutte, celle d'un enfant, aujourd'hui d'un homme, qui est "en danger d'être soi" . Mais cette fois-ci, qui est laissé face à l'énigme simple de la violence, de l'enfance meurtrie. Plus de détour, ou de baume, de fils ou de verger - qui tenaient les livres précédents de Cédric Le Penven, en constituaient le fil et la vie - mais le face à face nu et brutal, comme s'il fallait d'abord être seul.
    Le problème de la peur et des coups, c'est qu'ils nous infectent et finissent par nous battre de l'intérieur et que la vitre sur quoi sa propre vie bute, c'est soi. Ce journal intérieur s'approche au plus proche de la blessure, il y a là une posture de défi, comme s'il fallait tenir tête désormais pour sauver en soi l'enfant qui ne le pouvait pas ; mais surtout une position de survie, c'est à dire regarder cette violence dévorante droit dans les yeux, sans s'y dissoudre, sans qu'elle ne finisse de happer l'homme qui est là aujourd'hui.
    Ecrire n'est pas suffisant et vivre semble un peu trop - que faire face à une colère noire ? La maison, les frênes par la fenêtre, les livres familiers de la bibliothèque, le verger patiemment cultivé, c'est l'édification d'une cabane grandeur nature - à la grandeur de la vie - où se réfugier. Comment apaiser en soi un enfant qui ne dort pas ? En regarder un autre grandir, ignorant de son importance et de son rôle, à la fois terreau et tuteur d'un père qui l'accompagne dans la vie.
    Cédric Le Penven s'entoure de la croissance des autres, pour se confirmer peut-être à soi-même qu'une main peut aider à grandir plutôt que mettre à terre, guider plutôt que frapper. Il fait tourner le prisme de la main et du poing, facettes d'une même chair, qui projettent alternativement les lumières et les ombres. Main qui caresse, qui cultive, que l'on serre, ou que l'on agite de loin, qui indique une direction ou dit non, main qui frappe, qui ferme, blesse, étrangle, ou cache ou rafraîchit un visage.
    Main qui palpe l'écorce des arbres, flatte la chienne en promenade, plonge dans l'eau de la rivière, cueille un fruit, accueille les êtres aimés : la vie devient enfin un environnement familier au sein le monde, dont l'indifférence apaisante aide à vivre autour de la cabane. Au milieu des chênes et des causses, dans les herbes ou sous le regard des vaches, le long des ruisseaux, des ombres douces et des prunes d'été, Cédric Le Penven regarde la beauté du monde se faire et se défaire.
    Dans le vol des oiseaux, les branches nues qui se chargent de feuilles, de fleurs et de fruits, les paysages qui traversent les saisons. Et soi au milieu, peut-être pas pour trouver une place qui nous attende, mais pour en dégager soi-même l'espace matinal de la croissance et de la beauté - en quête des autres, de l'amour des autres, comme s'il fallait toujours dans une dernière angoisse se faire pardonner ce que l'on pourrait êtr

  • Corps rassemblé

    Esther Tellermann

    • Unes
    • 22 Octobre 2020

    Esther Tellermann, dans ce texte écrit suite à plusieurs visites de l'atelier du peintre Claude Garache, opère une remontée vers les origines, plonge les mains dans la première argile des hommes, pour faire surgir une matière des corps. Les poèmes remontent le temps comme une embarcation discrète, s'affranchissent du cadre, et reprennent l'histoire à sa source ; les époques tissées sous le sommeil des hommes, l'incarnation répétée, vers un visage individuel issu de la masse informe des visages. Vers une soeur : toutes les femmes. Esther Tellermann vient habiter le corps, lui rendre sa pesanteur, sa surface terrestre et son épaisseur. Elle invoque dans un même geste, solitaire et rouge, « le visible et l'absence ». Les symboles oui, les ors et les martres, les archipels et les églantiers, mais surtout les reins et cuisses, genoux, seins, nuques, paumes : comment le corps s'extrait des ombres, des silences, jusqu'à la brûlure et la blessure, celle de « la vie ouverte ».
    Les rouges, les bleus, les gris et les verts sont ici des vapeurs antiques, des brumes entourant la question irrésolue de notre présence sur la terre, formes et âmes à demi transparentes, à peine esquissés déjà disparues, mortelles dans la lumière. Ce corps rassemblé s'écrit contre la solitude, notre inquiétude et notre évanescence. C'est une traversée, fragile, à travers les nuits et les âges, à travers les murmures et les peurs, les mers et les hivers, de « la respiration d'un seul monde ». Pour fixer la présence du corps, rassembler son poids dans une lente incantation, dans la répétition de formules égrenées comme des prières, comme pour préserver au creux de la paume la fragile incarnation de l'homme au milieu de l'univers, que menace aussi sa propre folie.
    Esther Tellermann, après Yves Bonnefoy, Edmond Jabès ou Philippe Jaccottet, s'empare à son tour dans ce livre à la fois doux et tumultueux, de ce corps jamais figé, toujours à naître qui est au centre de l'oeuvre de Claude Garache, pour inventer une Ariane dont on suit le fil, guide inconscient suspendu entre la chair et le ciel, du premier mouvement jusqu'à l'incertitude de la limite.

  • Thierry, c'est son prénom, traverse une épreuve. Cette épreuve, c'est l'existence. Le fils perdu. Les petits boulots qui empêchent d'écrire, qui éreintent. L'alcool. La colère contre soi, contre ceux qui l'aiment le plus.
    Il sent qu'il perd pied et se rend à deux reprises dans un hôpital psychiatrique à Cadillac, en Gironde. Il n'est pas fou. Pas plus que vous, pas plus que moi. Il se trouve que Thierry est maçon. Il se trouve que Thierry est poète. Il est arrivé par un bus à l'hôpital avec ses mains calleuses et un cahier. Au début, il croit que le chantier est à l'intérieur, mais dès qu'il trace des mots, dedans et dehors volent en éclats. Un homme cherche à se reconstruire un visage en décrivant ceux des autres humains égarés là. Au pavillon Charcot, des solitudes se croisent et frissonnent de leur profondeur vertigineuse : Aurélie, René, Mady, Denis, Bernard, Mickey, Patricia, Rainer... Tous ces écorchés vifs qui n'en reviennent toujours pas d'être au monde lui ressemblent.
    Ces silhouettes allant cahin-caha entre les allées de marronniers, ces mots vrillés par une colère sourde, c'est lui. Il marche en pleine nuit dans un couloir sans aller nulle part, il pose des questions en boucle à ceux qui passent à sa portée, il porte une blessure qui rend le présent inhabitable. Il n'y a que le perpétuel effondrement de l'ici et les mots écrits sur le cahier vibrent de cet effort immense de ne pas céder à la chute tout en évitant de l'interrompre.

  • Personne

    Emaz/Degroote

    • Unes
    • 5 Juin 2020
  • Khlebnikov pleure

    Seidel Anne

    • Unes
    • 10 Septembre 2020

    Ce premier livre d'Anne Seidel se déploie comme un regard à la fois scintillant et rétrospectif, fait de très lents déplacements qui soulèvent délicatement paysages, histoire obscurcie et souvenirs. Regard transsibérien, glissement en errance à travers la nuit, à la fragile vibration d'une bougie, mais « regard qui ne sait rien de lui-même ». Poésie d'éclats, de reflets électriques sur la neige, livre miroir où figures du passé et du présent se superposent à travers la brume. La main d'Anne Seidel efface la buée et fait surgir des panoramas entre absence et visage, oubli et blancheur plane. Connaissance, surgissement, reconnaissance : tout se passe « de l'intérieur de l'oeil ». Khlebnikov pleure est un jardin d'hiver où les échos des hommes et des territoires, aussi bien sensoriels que réels, imaginés ou traversés, se réverbèrent tout au long du poème et viennent se déposer sur la rétine, dans la mémoire, puis fondre à peine le sol touché, ou déposer au contraire une empreinte délicate, dans de nouveaux scintillements. C'est le livre des lumières perdues, muettes, en forme de « souvenir de neige », sous lequel doucement s'efface l'Europe de l'est, loin d'ici, s'efface dans les regards oubliés qui glissent sur la Neva. On ne sait pas trop ce qu'on regarde au loin, ce qu'on retient et ce qui parvient jusqu'à nous ; si des hommes souffrent encore, s'il pleut ou pas. Difficile de percevoir l'écho clair des larmes, des voix perdues, presque éteintes, chuchotées. Dans les reflets - plats reflets de lacs gelés, de maigres reliefs, un chien, une usine, un poème - joue, fragile, en apparitions-disparitions, l'attente et peut-être un peu de peur, choses tirées, enfouies, très lointaines : noires. Noires de silences, traces tranchantes de rails luisants dans la nuit. Dans le coeur de pays où affleurent encore de manière sourde les signes de l'exil et de la déportation. Cet « espace de neige », espace vu, tu, reste « impensé », sa continuité nous échappe, fragmentée, ressassée. Nous sommes nous-même enfouis entre présent et histoire, qui essayons de remonter nos traces sous la clarté paradoxale de la neige. Nos empreintes, entre les arbres, à travers les rêves, sont diffuses. Un passage à peine assez grand pour nous laisser passer. Des tas de ruines de « temps dérobé ». La douleur en héritage d'une idée russe abandonnée au fond de la mémoire, et de générations enfermées dans leur propre terre. Ici, au milieu de la clarté plane de la lumière d'hiver, nous sommes incertains d'être au bon endroit, ni de comprendre le poids du silence dans chaque mot. Nous qui cherchions à combler quelque chose, nous qui « nous sentions abandonnés » dans cette blancheur qui tombe.

  • Le monde est peuplé d'ombres, les nôtres pour la plupart. Nous le traversons, nous déchirant dans l'air qui se referme si vite derrière nous. Notre existence est une succession de disparitions, celles de nos gestes, de nos respirations, de nos mots. Tout ce que nous formulons est immédiatement effacé.
    Nous n'avons d'appui sur rien, coincés à l'intérieur de ces disparitions, incapables de rien retenir.
    L'air cicatrise vite est un livre fantomatique, Jean-Louis Giovannoni est allé en chercher la trace dans ses carnets inexploités, écrits entre 1975 et 1985. On y retrouve les obsessions fragmentées présentes dans Garder le mort (1975), Les mots sont des vêtements endormis (1983), ou Ce lieu que les pierres regardent (1984), mais ici hissées à un point de transparence inédit. Il s'agit de trouver un lieu, un espace respirable. Le monde est plein de son plein, s'engouffre partout, dans nos vides, nos insuffisances, et tout est invisible et nous hante, jusqu'au silence. On voudrait tendre les bras, les autres sont toujours dehors, toujours trop loin, et même les objets sont des absences, même les objets rêvent à notre place. On cherche à tenir bon, contre les murs, contre la multitude évanouie qui s'agite en nous, nous repousse et nous contient, sans identité. Et pourtant nous ne disparaissons pas dans cette fluidité de la perte qui nous échappe, il reste notre présence dans l'air malgré les disparitions successives de nos agitations de vivre ; « seule la perte laisse des traces. »

  • Antidictionnaire des couleurs

    Pierre Mabille

    • Unes
    • 20 Novembre 2020

    La poésie tout autant que la peinture est pour Pierre Mabille une théorie des couleurs. Mais une théorie foisonnante, mouvante, pleine de bleus. On avance dans ce livre entre images et mots - mais les uns sont les autres et vice versa - avec « la lenteur vivante de ces glissements » colorés, avec un art du décalage, de la variation, comme une douleur qui se déplace. Mabille traverse les petits tableaux du quotidien, fait miroiter les détails, les reflets, les objets communs.
    Autant de poèmes nécessaires comme des bulles fragiles, comme une buée de souvenirs, juste un souffle, une exhalaison. Brefs moments, brefs « poems » happés, au passage : attrapés au vol. Textes qui viennent toucher le monde par les couleurs, à la façon des aveugles qui touchent le visage de l'autre pour le reconnaître, en petites touches, et sans avoir l'air d'y toucher. On glisse dans cette « étendue fatiguée de lumières perdues » : c'est vintage, sentimental, désaturé, ça sonne pop désabusée. Il y a la tonalité de ceux qui savent que le monde ne sera jamais gagné, l'affection des losers à la Brautigan, le petit pas de côté, la pirouette, l'ironie légère et un peu triste des gars perdus dans une époque et des vêtements trop grands. Ceux qui fantasment sur Robert Mitchum mais n'ont pas grand-chose sinon des vieilles photographies, un peu de distance, des orages et des périphériques. Et puis l'oubli, beaucoup d'oubli, beaucoup de nuits. Cet Antidictionnaire des couleurs est une collection d'instantanés poétiques qui se succèdent dans un dégradé de couleurs nostalgiques et joueuses, frondeuses et graves, entre le remord, la tendresse et la joie. Chaque couleur porte mille définitions, mille variations du monde, dans leur porosité, leur contagion, leurs contradictions. Glisser d'un jour à l'autre de sa vie est une alchimie, un mélange permanent, une recherche hasardeuse de solution d'équilibre, mais tout coule en permanence dans un flux de mosaïque. Tout au long de ce mélange d'images et de mots kaléidoscopiques, vous croiserez des joueurs de basket, des mouettes sur écran géant, des formulaires administratifs, des groupes de heavy metal, des chats dans le jardin, des femmes endormies, des stations service, des nuages très rapides et d'autres super lents, des touristes anglaises, des tableaux de Claude Monet... et que l'on puisse extraire des pigments bleus des tournesols à drapeau, vous le saviez ?

  • Nous rassemblons ici deux textes qui semblent placer l'homme dos à dos dans son absence d'avenir et sa mystique. Si dans Ineffable vide (1969) Michaux nous parle du glissement du physique au métaphysique, de l'avènement du sacré et d'une humanité délivrée de sa finitude, Coups d'arrêt (1975) expose un effondrement, un paysage de destruction envahi par les machines et débarrassé du sacré. Quand la matière cède, il ne reste que le vide, le vide absolu qui est une « délivrance », dit Michaux dans son texte de 1969, en poussant l'homme au plus grand détachement, notamment par la prise de drogues ou de plantes spiritualisantes, qui ouvre à la transcendance. Mais « on est là, où l'on ne peut être sans disparaître » reprend Coups d'arrêt. L'homme se précipite dans son anéantissement, sans la moindre passerelle de survie vers le sacré.
    Michaux évoque dans une tonalité prophétique implacable une humanité entassée sur sa perte, s'étouffant elle-même de sa croissance, de son expansion. Elle atteint sa limite, elle meurt par omniprésence. Nul vide cette fois-ci, derrière, ou au-dessus, pour la sauver. « D'un continent on s'évade. De l'espèce, non. »

  • Hui

    Yann Miralles

    • Unes
    • 21 Février 2020

    Conçu en trois mouvements pour chercher le jour, Hui est un livre qui engendre le présent. À partir de la danse, de la dispersion des corps dans la musique robotique - on croise ici Daft Punk dans les brume des boîtes de nuit - Yann Miralles puise, dans cette répétition pulsionnelle, hypnotique, la syncope des gestes qui dansent dans le corps, hors du corps, contre l'angoisse, contre l'autre. Pierres roulées dans le souvenir que ces gestes, toutes nos années enfouies, soulevées révélées dans le rythme d'une musique confiée aux machines. Au milieu de la nuit, à piétiner une musique dans la nuit, sans lendemain sur le moment - jusqu'à la rencontre, jusqu'à se toucher.
    Et c'est suivre ensuite le lointain mouvement du fleuve dans le temps, le Rhône chanté par Frédéric Mistral, tout ce temps à transporter des bateaux, des bêtes, des empires et des hommes lentement. Cette eau calme sous le soleil, incessante, comme en mise à jour permanente, en réinitialisation du passage, du commerce, de la navigation. Le convoi de notre histoire encore là presque visible sous nos yeux - vieilles usines abandonnées sur les berges d'un fleuve en « échographie du présent ».
    Dans la succession des gestes, dans la danse robotique et dans le passage sur le fleuve, on fabrique un drôle de temps qui est le nôtre. En fichiers, en photos, en souvenirs balayés sur l'écran, on accélère la mémoire. La mémoire devient immédiate, et c'est l'histoire qui commence là. On met de nouveaux êtres au monde, dans un processus de répétition de l'humanité. Un visage qui n'existait pas, une voix nouvelle qui s'élève, un nom, dans le récit de la lumière, et voilà c'est tout simple : on a inventé la vie.

  • Lavis

    Pierre Mabille

    • Unes
    • 14 Janvier 2021

    C'est un doux monde que dessine Pierre Mabille : si des dessins pouvaient murmurer, ses lavis seraient de ceux-là. Il y a une forme de distance, juste pour glisser le silence entre les choses, sans rien céder de la proximité du regard. Ce sont des paysages familiers, saisis dans la simultanéité du quotidien et du souvenir, avec le léger décalage du temps qui passe, de l'action qui continue au fil du dessin. C'est ce qui donne cette vie si mouvante aux dessins, qui semblent se dérouler sous nos yeux, et superposer plusieurs images par seconde. Le pinceau est vif, le trait imprécis et juste, comme le mouvement du monde, tout semble déborder, être un peu plus près ou déjà un peu plus loin qu'il n'y paraît. Ici et presque ailleurs. Les chats traversent le jardin, les enfants chahutent, jouent, dessinent, des papiers volent, l'eau coule dans la cuisine, on se croise, on se rencontre, on discute au coin de la rue, on oublie de rentrer le linge sous la pluie, on regarde le jour tomber... C'est l'existence au bord du regard, une existence proche, à portée de main, le portrait en creux de journées consacrées à des choses bouleversantes car paisiblement anodines : ouvrir la fenêtre sur la ville, longer une rivière, regarder les feuilles tomber à l'automne, donner un cours de couleur, organiser un pique-nique au parc, faire un tour de barque sur le lac, préparer le repas du soir, se rendre à un vernissage ou au cinéma, discuter tard dans la nuit autour d'un verre avec des amis, et recommencer.
    Ce livre est le fruit d'une coédition entre la Galerie Jean Fournier, qui expose les peintures de Pierre Mabille depuis 2005, et les Editions Unes, qui publient ses livres de poésie depuis quelques années. Il présente, à l'occasion de l'exposition des Lavis de l'artiste à la Galerie Jean Fournier à Paris entre novembre 2020 et janvier 2021, 50 reproductions de lavis qui forment le catalogue narratif et méditatif d'une série à part dans l'oeuvre de Pierre Mabille, renouant avec les figurations de ses débuts et abandonnant pour un temps la couleur qui est la grande question de son travail, tout en déclinant la présence de sa forme oblongue et innommée si caractéristique qui est le fil qui conduit le regard d'un dessin à l'autre en d'infinies variations. La douceur de l'encre, l'intimité du noir et blanc emplissent ces pages d'une réflexion à pulsation profonde sur la fabrique du temps qui passe et sur la façon, désordonnée, multiple, baroudeuse dont s'organise une vie.

  • Après Nous ne jouons pas sur les tombes, ouvrage paru en 2015 qui présentait un choix de poèmes de l'année 1863 - la plus prolifique de l'auteur - nous poursuivons la publication des oeuvres d'Emily Dickinson avec Ses oiseaux perdus, qui se concentre sur les 5 dernières années de sa vie (1882-1886). Ce sont les années du deuil et de l'esseulement progressif. Sa mère disparaît en 1882, son neveu favori, Gilbert, est emporté par la typhoïde l'année suivante et son ami intime, le juge Otis. P. Lord, avec lequel elle entretient une correspondance passionnée, meurt en 1884. La poésie de Dickinson semble se resserrer avec le temps, au fur et à mesure de ces disparitions, des charges domestiques de plus en plus pesantes, et de la maladie qui l'affaiblit et finit par l'emporter. Elle sent le vide autour d'elle, elle se sent entourée d'êtres de poussière et comprend qu'être seule, c'est être oubliée. Ses poèmes sont plus brefs, et plus rares (un peu plus d'une centaine sur 5 ans, seulement 2 la dernière année), quand elle pouvait en écrire entre 200 et 300 par an au milieu des années 1860. Cette dernière partie de l'oeuvre d'Emily Dickinson est marquée par une foi désabusée et une croyance intacte dans le pouvoir de l'amour humain, elle porte l'empreinte poignante d'une femme qui devient le dernier habitant d'une existence qui se referme. Son écriture, plus émaciée, est celle d'une âme qui s'accroche éperdument à la coquille de noix d'une vie qui chavire. Les poèmes vont jusqu'à perdre leur vêtement de poème, ils se dépouillent en adresses intenses et désespérées, en envois à des destinataires impossibles, dans une ultime sublimation, au-delà du poème.

  • Mire

    Solmaz Sharif

    • Unes
    • 10 Mai 2019

    Pour ceux qui l'ont vécue, une guerre n'est jamais terminée, toute image mentale lui doit quelque chose, sans elle les images des êtres n'ont pas d'ancrage. Solmaz Sharif embrasse l'histoire récente : la guerre Iran-Iraq, les attaques américaines au Moyen-Orient, Guantanamo..., parce que c'est avant tout son histoire. Née en exil, elle cherche à la fois sa mémoire et son foyer et la guerre est comme un lien naturel au monde. « Mire » est un tableau virtuose de poèmes, de listes, de fragments et de séquences, Sharif rassemble les récits éparpillés de sa famille plongée dans des conflits qui la dépassent mais la plongent dans la destruction. Livre en errance, en migration permanente, en quête d'abri, d'une femme qui n'est chez elle nulle part, qui mesure la distance qui la sépare des êtres perdus. Dialogue morcelé avec des images, Solmaz Sharif nous force à regarder les morts en face, les cadavres d'écoliers, les civils bombardés, les mosquées détruites, le poids de chaque homme. Elle nous force à identifier les corps inertes de notre histoire. « Mire » est saturé par la violation constante de l'intimité, les fouilles au corps, les intrusions policières, les mises sur écoute, les ségrégations. En sécurité nulle part, que ce soit dans le présent ou dans les souvenirs, le rêve américain est une solitude et une déception, avec des uniformes prêts à enfoncer votre porte à chaque instant.
    Sharif montre aussi comment la violence s'exerce contre le langage. Elle injecte dans son livre des mots tirés du Dictionnaire Militaire Américain qui viennent faire exploser le rapport à l'autre ; elle expose les euphémismes dévastateurs utilisés pour stériliser la langue, contrôler ses effets et influencer notre résolution collective. Il s'agit de vivre avec « le langage qu'ils ont fait de notre langage », dans l'abîme qui sépare les individus que nous sommes des histoires racontées. Que faut-il tirer de l'abîme pour faire exister son histoire, ses proches emprisonnés et disparus ? Où peut-on porter son histoire dangereuse car sensible comme un champ de mines, précise comme un dictionnaire de termes qui désignent des mises à mort dans l'intervalle de la mire à l'écran, l'ordre de tirer et l'impact. Mais Un élan de survie, une sensualité limpide nous signalent la présence d'une conscience lumineuse, un étonnant apaisement.

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