• Il existe en nous un bon et un mauvais silence.
    Le bon silence, c'est celui de l'écoute, celui de l'ouverture de l'âme à l'art, à la lumière et à la nuit, à la Parole initiale dont toutes les autres ont pu sortir dans la durée d'une vie. Nous durons, nous parlons, nous survivons d'instant en instant par la grâce de ce lieu saint caché en nous-mêmes, que Claude Vigée identifie à l'Aleph, première lettre de l'alphabet hébreu, symbole de l'Un originel.
    " L'expérience de la guerre et de l'exil m'a appris dès ma première jeunesse à avoir soif de ce lieu, dit-il. Les circonstances m'ont contraint à creuser un tunnel souterrain jusqu'à lui. " Ce cheminement intérieur, Claude Vigée nous en livre ici l'essence, à travers une méditation fondée sur son interprétation de la Révélation biblique : interprétation à la fois très personnelle et poétique, enracinée dans la plus pure tradition judaïque, en particulier dans ce joyau de la mystique juive qu'est la Kabbale.

  • Chers compagnons rencontrés sur les sentiers étroits de l'errance, pour vivre à l'échelle humaine dans le tourbillon de ce nouveau millénaire, et en dompter la violence démesurée, j'ai tenté, comme chacun d'entre mes frères, de demeurer toujours égal à mon plus intime découragement, - sans le calomnier, sans le nier par couardise ou par frivolité gratuite.
    Partout, à toute heure, sachons ensemble faire face à la tristesse, là-même où elle va l'emporter aujourd'hui en moi ou en autrui. Ne sommes-nous pas un peu trop vite consentants, par une lâche indifférence, au malheur d'exister dans ce monde sans pitié ? Pour perdurer ici-bas, le grand art, c'est de savoir rire en pleurs dans cette danse avec la tristesse, comme avait osé le faire jadis Mozart, ce maître-en-folie génial porteur d'une très haute sagesse, aux heures les plus sombres et les plus lumineuses de sa brève existence, restaurant en nous tous, qu'il sauve du mal d'être séparés, la plénitude joyeuse du coeur, vécue et assumée dans son secret déchirement.

  • Dans cette ample fresque, qui est aussi un itinéraire spirituel, nous est restituée la vie de la communauté juive en Alsace, pendant l'entre- deux-guerre. Alors resurgissant dans un présent éternel les fêtes foraines, cirques et théatres ambulants, la bonhomie de la vie religieuse juive, les drames de l'amour fou, les conflits cocasses des langues frontalières à "l'école des mutiques", le travail obscur des artisans, la découverte du cinéma muet, les aventures des collégiens à l'approche de l'adolescence, et même les boulversements du Front populaire.
    Après la cueillette du dernier houblon en septembre 1937, cette saga, qui s'ouvre par l'évocation de l'agonie des parents et se clôt par les obsèques du grand-père Léopold, un des héros principaux du récit, annonce l'arrachement au lieu natal, l'errance sans fin et la perte du royaume de l'enfance.
    A travers la diversité des scènes individuelles, la singularité tragique des situations et des personnages hauts en couleur, c'est l'univer- salité de l'humaine condition qui est évoquée dans ce livre.


    Ecrivain, poète, universitaire, Claude Vigée vit aujourd'hui entre Paris et Jérusalem. Originaire d'Alsace, il a ensuite émigré aux Etats-Unis et en Israël. Son oeuvre considérable l'a établi comme l'un des plus grand écrivains de l'après-guerre.

  • Nous retrouvons dans cet ouvrage les essais majeurs de Claude Vigée. L'oeuvre critique de ce poète s'orientant selon quelques grands axes constants, les essais s'ordonnent de la critique de l'idéalisme occidental à l'élaboration d'une poétique originale, en passant par ce que Martin Buber appelait l'événement de la reconnaissance. La démarche de Claude Vigée ne se saisit pleinement que dans son retour aux sources du judaïsme...

  • Vivre est une auto-parturition à l'infini.
    À l'échelle du temps terrestre s'entend, un aller-retour sans fin de notre for intérieur, que désigne la lettre muette initiale Aleph, à notre " for extérieur " où se rejoignent par le truchement de nos sens tous les lieux et les temps chaotiques de ce monde, celui de l'histoire humaine inclus. La tâche n'est pas facile ! Je me suis moi-même choisi en me limitant, autant que faire se peut, à partir de mon propre " point d'incandescence " intime ; je surgis du noyau pulsant originel qui est mon appel particulier de l'infini sans visage enfoui dans le tréfonds de notre corps vivant.
    Ce désir initial se trouve être complice du souhait de transmettre mon appel d'infini, tout personnel, à l'ouïe d'autrui au moyen des figures verbales que je façonne dans un second temps. Je n'accède à cette écoute qu'en me restreignant, face au sentiment d'extase océanique, qui menace d'emporter toute forme de pensée et toute figure sensible dans son afflux hors de mes profondeurs mentales tout à coup sollicitées sans nulle précaution d'ordre conceptuel.
    Au fond de mon être conscient, comme au coeur du poème ainsi façonné par le truchement de mots quotidiens, c'est toujours l'infini premier qui se met à parler à autrui et qui, en se manifestant ainsi extra muros, atteste de notre vie intérieure, soudain rendue plus pleine ou plus parfaite peut-être dans son devenir incertain.

  • " la poésie passe parfois à travers les pires horreurs de l'histoire, et permet d'éprouver malgré tout l'extase sur les décombres.

    Lancer des passerelles entre la profondeur muette de l'homme et l'espace silencieux rend possible à la fois une écoute intérieure et un regard panoramique jeté sur le monde extérieur, qui autrement nous échappe. les poètes ressemblent à ces chevaux de halage que j'ai vus remonter le cours du rhin dans mon enfance : ils soufflent et ils souffrent, mais obstinément ils marchent en traînant leurs bateaux chargés de charbon ou de graviers jusqu'au terme du long voyage de la vie.
    La poésie, comme la musique qu'on devine dans le texte original hébreu de la bible sont, à mes yeux, des tremplins, des relais venus du fond de notre passé pour nous aider à rebondir à notre tour dans la vie inconnue. ".

  • J'ai connu une vie difficile, problématique, souvent angoissante.
    Ce qui m'a toujours porté, poussé en avant à travers elle, c'est le souvenir de mes instants d'intime élévation : oui, un souffle nous soulève au-dessus de nos propres frontières, aussi étriquées, aussi tristes soient-elles ! j'ai été, moi aussi, comme la plupart d'entre nous, un rôdeur de frontières, un passeur de toutes les frontières qui nous étouffent : frontières, pendant près de vingt ans, de l'immense amérique, frontières conflictuelles autour de notre rhin natal, frontières si hasardeuses du proche-orient, oú la guerre, à chaque instant, menace d'éclater une fois de plus.
    L'étoile polaire qui m'a guidé et soutenu en progressant d'une rive à l'autre, c'est le jeu du souvenir et de l'attente ; c'est l'aspiration renouvelée vers les instants de la lumière intérieure, ces moments merveilleux oú je me sentais totalement en possession de mon propre être, oú mon âme profonde rayonnait sur moi, et me soulevait vers elle. nous sommes ainsi propulsés par saccades douloureuses vers un ailleurs invisible.
    Et c'est peut-être dans cet ailleurs que nous sommes attendus. sachons donc demeurer fidèles à cet appel énigmatique du lendemain ; sachons répondre loyalement à ce double mouvement, qui est l'afflux horizontal du fleuve, autant que l'élan vertical de la flamme intemporelle jaillie soudain en nous.

  • Fable-océan, genèse, saga familiale, cette "verte enfance du monde" tient de tout cela. Certes cette communauté juive alsacienne de l'entre deux guerres, si riche de ses particularismes, de ses traditions et de ses croyances, n'existe plus. La guerre a balayé trois siècles d'histoire. Mais Claude Vigée y est né, y a grandi, et voilà que revivent toutes ces petites gens, merciers, colporteurs, rammasseurs de houblon. Personnages hauts en couleur, récits cocasses, dramatiques, tendres, toute cette vie de l'Alsace , modeste et destinée à l'oubli, nous revient en pleine lumière. De la même manière que Balbec et Méséglise, par la grâce de Proust, ne quitteront plus notre imaginaire, de la même manière Seebach et Bischwiller, par celle de Claude Vigée, appartiendront à notre mémoire.


    Ecrivain, poète, professeur, Claude Vigée vit aujourd'hui entre Paris et Jérusalem. Il est originaire de la petite ville de Bischwiller en Alsace où il a passé toute son enfance avant d'émigrer aux Etats-unis, puis en Israël. Il est l'auteur d'une oeuvre considérable, qui l'a établi comme l'un des plus grands écrivains de l'après-guerre.

  • L'extase et l'errance

    Claude Vigée

    • Orizons
    • 12 Janvier 2010

    Un poète qui a voué une partie de sa vie à commenter l'oeuvre des autres, se penche sur la sienne, interroge son intarissable énigme. Nourri aux sources de la Bible et des grands textes hébreux autant qu'à celles des traditions poétiques françaises les plus hautes, ce livre est, au bout du compte, une méditation sur le mystère de la condition humaine. Claude Vigée est essayiste, diariste, traducteur. Prix Femina de la critique (1979). Prix de l'Amitié judéo-chrétienne 2006. Bourse Goncourt de la Poésie (2008).

    1 autre édition :

  • Tous les poèmes écrits par Claude Vigée sont sous le signe d'une angoisse existentielle. Comment perdurer, sans langue, dans une terre étrangère ? Au centre de son oeuvre, l'exil et le mutisme. Claude Vigée est bien le poète qui écrit après Auschwitz, le poète de la lutte et d'une " attente au pire ".

  • Claude vigée retrace ici, à la manière de montaigne, une vie de vagabondage et d'errance. trois lieux, trois continents, la jalonnent : l'alsace natale jamais oubliée, l'amérique de l'exil où la guerre le chassa, jérusalem enfin, terre lumineuse de la seconde naissance, où il réside depuis vingt ans.

    Chaque étape du voyage est marquée par des rencontres, des dialogues qui, dans leur multiplicité apparente, tissent un faisceau de variations sur les thèmes principaux de la vie et de l'oeuvre de celui qui est l'un des plus grands témoins de la littérature juive d'aujourd'hui : méditations sur la création poétique, le destin et l'être juifs, interprétations toujours renouvelées des grands textes de la bible, mais aussi réflexions douloureuses sur la violence quotidienne qui frappe le citoyen de jérusalem.

  • Indian Summer : c'est ainsi que l'on nomme, en Nouvelle-Angleterre, l'été de la Saint-Martin.
    Il prolonge souvent jusqu'aux environs de décembre, sur les collines tachetées de neige et de bouleaux, la gloire surnaturelle de l'arrière-saison.
    La plupart des textes de ce journal lui furent dérobés, comme un secret : celui de l'exil, subi d'abord et non sans amertume, assumé enfin non sans nostalgie :
    " Quelle vie avons-nous eue là, tous les deux, sur la terre fruste de ces collines, faites de roches éclatées où se mêlent, selon le cours des saisons sauvages, la semence bleue des neiges à celle des cèdres ? Telle aussi fut notre jeunesse...
    Personne ici ne nous entend... Arrivé à une certaine perfection dans l'austérité quotidienne de la vie, on en vient à ne plus chercher de distractions que dans l'essentiel : l'air, la glace, les oiseaux, les enfants, le lac ovale et profond de ton ventre, l'arbre de ta nuque, le feu blanc des étoiles dans la houillère du ciel... " Le journal de L'Eté indien est accompagné d'une méditation sur un verset de la Genèse.
    Ces textes sont des miroirs jumeaux qui réfléchissent le visage simple d'une saison humaine.

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